«Voilà Thérèse qui ne veut pas vous parler de loin. Ainsi, adieu, mon cher Veau, car je n'en puis plus, ce qui n'empêche pas d'aimer bien et beaucoup son Veau.»

Bien que vivant éloignée de la capitale, Mme de Boufflers prenait toujours un très vif intérêt à tout ce qui s'y passait, principalement à ce qui regardait ses amis; sa sœur de Mirepoix, ou, à son défaut, son frère de Beauvau, la tenaient fidèlement au courant de tous les incidents marquants de la vie parisienne. C'est ainsi qu'elle apprit tous les détails de la réception de Tressan à l'Académie, détails qui pour elle étaient doublement intéressants.

Cette réception n'était pas passée inaperçue et elle avait soulevé mille tracasseries qui amusèrent beaucoup la vieille marquise.

Plus encore que de nos jours peut-être, ces fêtes littéraires jouissaient d'une vogue inouïe. Comme il était de bon ton d'y figurer, toutes les belles dames de la Cour et de la ville s'y précipitaient, et plus d'une aurait préféré risquer sa vie que de manquer une réunion aussi «courue». Point n'était besoin de connaître l'heureux élu ou de s'intéresser aux choses de l'esprit.

Les billets pour la réception de Tressan ne furent pas moins recherchés qu'il n'était d'usage en pareil cas; le concours fut même d'autant plus grand, que, se conformant à une habitude assez ancienne, l'Académie avait décidé de recevoir le même jour les deux derniers élus, MM. Lemière et de Tressan. Il y eut donc double affluence de parents, d'amis, de curieux. Cette double réception fut même la cause d'une tracasserie soulevée par M. de Tressan et qui ne se termina pas à son honneur.

L'Académie mettait à la disposition du nouvel élu une tribune entière pour sa famille et ses amis. Quant il y avait deux réceptions, les deux élus se partageaient la tribune.

Tressan, nous l'avons vu, devait être reçu le même jour que M. Lemière. Dès qu'il en fut informé, le comte ne craignit pas d'écrire au secrétaire perpétuel de l'Académie, pour lui demander une tribune particulière afin que la comtesse de Tressan et ses amies ne soient pas confondues avec Mme Lemière et sa société.

Evidemment Tressan, bien que philosophe, ne marchait pas avec son siècle. Sa prétention parut d'autant plus choquante que les idées égalitaires gagnaient chaque jour du terrain et que le cas s'était déjà présenté sans soulever la moindre difficulté.

D'Alembert répondit spirituellement à son confrère que la compagnie n'admettait aucune distinction de rang et il lui rappelait que le prince de Beauvau, d'assez bonne noblesse cependant, n'avait fait aucune difficulté pour être reçu le même jour que M. Gaillard, et que la princesse avait fait à la sœur de M. Gaillard les honneurs de leur commune tribune avec une grâce charmante.

La réception eut lieu le 25 janvier 1781. L'affluence fut énorme, l'on s'écrasait à l'envi; beaucoup de femmes ne purent s'asseoir, plusieurs s'évanouirent, bref ce fut un véritable succès. Dès deux heures et demie la salle était comble. La première tribune était occupée par la duchesse de Chartres, la comtesse de Genlis et quelques autres dames de la Cour. On remarquait encore dans l'assistance la princesse de Nassau, la duchesse de Coigny, Mmes de Lauzun, de Boufflers, de Sabran, de Schouwaloff, de Grammont, de Beauharnais, etc. On y voyait même la célèbre Mme Bouret, la Muse limonadière! Tranquillement assis autour du feu dans leur salle d'assemblée, les académiciens laissèrent son Altesse Royale et toute l'assistance se morfondre impitoyablement jusqu'à trois heures.