Mme Lemière, jeune et jolie, attirait tous les regards, tandis que personne ne faisait attention à Mme de Tressan, vieille et laide.

Le discours de M. Lemière fut original. «Au lieu de se prosterner aux genoux de l'Académie à l'exemple de ses devanciers, il prétendit que cette modestie déplacée dégradait également le récipiendaire et les juges», il se rendit témoignage de n'avoir brigué le fauteuil académique que par ses travaux, et il reprocha même assez aigrement à ses confrères de l'avoir fait attendre trop longtemps.

Le discours de Tressan fit peu d'effet; il s'efforça d'imiter dans son style la naïveté des anciens chevaliers, mais le public n'y vit que les efforts languissants d'un vieux paladin.

Dans le courant de l'année 1781, le chevalier de Boufflers, qui se morfondait sur les côtes du Nord, eut l'agréable surprise d'être envoyé avec son régiment à Joinville, jolie petite ville située sur les bords de la Marne.

Ce déplacement lui était doublement précieux, car il l'enlevait à une garnison odieuse et ensuite il le rapprochait de Mme de Sabran et aussi de la Lorraine.

Son premier soin, dès qu'il a terminé son installation à Joinville, est d'aller voir sa mère, mais, hélas! il la trouve bien changée et ses lettres laissent percer la déception qu'il a éprouvée en la revoyant. Lui qui accourt le cœur chaud, ravi de retrouver celle qu'il aime toujours si tendrement, ne peut se défendre d'une douloureuse sensation en voyant la marquise assez détachée de sa famille et n'attachant plus d'importance qu'à l'orthographe, aux synonymes, enfin aux mille petites manies qui ont fini par envahir sa vie. C'est que Mme de Boufflers est arrivée à l'âge où le cercle des intérêts se rétrécit comme celui des idées et où les habitudes journalières prennent l'importance d'événements capitaux.

C'est à sa sœur que le chevalier raconte assez tristement sa désillusion et il ne peut lui dissimuler le chagrin que lui fait éprouver ce commencement de déchéance intellectuelle chez une femme jusqu'alors si active, et aux idées si larges.

«Mardi.

«Il faut donc me déterminer à t'écrire le premier, moi qui ai tant de peine souvent à t'écrire le second; c'est tout ce que je pourrais faire, si tu étais autant mon aînée que tu es ma cadette...

«J'ai si bien perdu l'habitude de ce pays-ci qu'il est devenu comme étranger pour moi. Il me semble aussi l'être devenu pour tout ce qui l'habite et presque pour ma mère. Ce n'est pas qu'elle ne m'ait bien reçu, mais je ne suis ni Panpan, ni Thérèse, ni M. Dumast pour elle. Elle serait aussi aimable que jamais si les synonymes français, l'histoire ancienne et le trictrac lui en laissaient le loisir, mais elle ne plaît que quand elle n'a rien de mieux à faire.