«Vous êtes bien bonne, madame, de chercher à raffermir mon courage. La douleur brise les caractères les plus forts, elle écrase les caractères faibles comme le mien. Si j'avais été dans les lieux que vous habitez, vous auriez soutenu un pauvre orphelin qui en perdant une mère tendre est tombé sans appui. Ma chute a été si sensible que je m'en ressentirai toute ma vie. La gloire dont vous avez la bonté de me parler n'aura de longtemps pour moi aucun attrait. Elle tient au goût du monde et je suis détaché du monde tout à fait.

«Si je tourne encore quelquefois les yeux vers la Lorraine, c'est l'amitié qui m'y attire, l'amitié seule. Je croirais retrouver par instants les douceurs de Fléville si j'entendais vos regrets se mêler aux miens.[ [176]»

La mort de Mme de Brancas fut douloureusement ressentie par toute sa société. Mme de Boufflers particulièrement en fut très vivement affectée. Non seulement elle perdait une amie intime à laquelle elle était tendrement attachée, mais c'était encore un salon charmant, le plus agréable assurément de tous ceux qu'elle fréquentait, qui se fermait à jamais.

CHAPITRE XXV
1783-1786

Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.—Mme de Boufflers et le prince Henri.—Dernière lettre de Mme de Boufflers.—Départ du chevalier pour le Sénégal.—Son séjour.—Mort de Mme de Boufflers.

La liaison de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers, dont nous avons conté les délicieux débuts, avait subi le sort ordinaire des affections humaines et elle n'avait échappé ni aux atteintes du temps ni à celles de la satiété; les deux amants, après avoir vécu pendant quelques années dans le plus pur bonheur, avaient vu peu à peu les discussions et les orages troubler leur mutuel attachement. Toute la faute en était au chevalier et à sa nature qu'il ne pouvait dominer. Certes il aimait toujours profondément celle qui depuis cinq ans avait subjugué son cœur, mais il détestait les chaînes, si charmantes fussent-elles, et il n'éprouvait plus pour sa chère maîtresse cet amour exclusif qui leur avait donné de si grandes joies.

Mme de Sabran soupçonnait les infidélités de son amant; elle ne pouvait dissimuler son chagrin, sa jalousie, et il en résultait quelquefois entre eux des scènes douloureuses.

Elles se terminaient toujours par des attendrissements, des larmes, un généreux pardon et des serments éternels auxquels le pauvre chevalier s'empressait de manquer à la première occasion.

Un jour, après une scène plus pénible que d'ordinaire, le chevalier est parti pour Bruxelles; c'est de là qu'il écrit à son amie, mais naturellement en plaidant l'innocence et en se posant en victime: