«Ce 27 au soir 1773.
«... Tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne, où chaque jour annonce un plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement; j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de mon âge, car à quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son nom et se fondre dans une douce et paisible amitié. Que nous sommes loin de cela!
«Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice d'une enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont tu me prives.
«Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même je te demande pardon de te les montrer.»
Quelques jours après il lui écrit encore:
«Charleroi, ce 30.
«Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera toujours pour l'un comme pour l'autre plus de bien que de mal. N'en parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.»
Du reste Boufflers n'est pas homme à s'éterniser sur des tristesses sentimentales; malgré lui sa gaîté reprend le dessus, et puis, n'est-ce pas le meilleur moyen de changer le cours des idées de l'amie blessée? Il termine sa lettre par l'amusante description de son souper:
«Je viens de faire un excellent petit souper apprêté par deux grandes demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le seras jamais, et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de rainette. Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles se sont bornées modestement à la société de mes gens.
«A propos de choux rouges, ne voilà-t-il pas qu'ils me donnent encore la colique d'estomac! Il est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en passant guérir aussi ma colique: c'est de l'eau-de-vie brûlée avec du sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'être débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas guéri de tous ses maux, je suis au moins sûr qu'il les oubliera. Adieu, mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront, et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de moi.»