«Encore si tu pouvais, comme le pauvre pigeon, être dégoûté des voyages par cet essai et prendre sagement le parti qu'il prit de ne plus quitter sa fidèle compagne, tout serait oublié, et nous ne penserions plus qu'à nous servir du mal pour jouir encore mieux du bien. Mais à peine t'aurai-je vu qu'il faudra te dire adieu encore et te perdre de nouveau, peut-être pour plus longtemps... J'aurais préféré que tu restasses six mois de plus au Sénégal, avec l'espérance cependant qu'à la fin de ce terme tu lui dirais adieu pour toujours. Mais non, nous y mourrons à la peine, toi, M. le gouverneur, et moi, Mme la gouvernante.»
Depuis son arrivée à Paris, le chevalier consacrait la plus grande partie de son temps à courir les ministères pour tâcher d'obtenir les objets indispensables à la prospérité et à la sûreté de la colonie. Il réclamait surtout de l'artillerie, dont il était totalement dépourvu et dont il avait le plus urgent besoin.
Il serait injuste de dire qu'on repoussait ses instantes sollicitations; il était au contraire accueilli à merveille, félicité sur son zèle, on prenait bonne note de ses demandes et on lui faisait les plus belles promesses.
Bien que peu naïf de son naturel et sachant par expérience ce que valent les serments des ministres, Boufflers reçut de si formelles assurances qu'il se crut sûr du succès, et qu'il quitta Paris plein de confiance à la fin de novembre 1786, pour aller s'embarquer à Lorient sur la Dordogne.
En cours de route il écrivait à sa sœur:
«Musillac en Bretagne,
6 décembre.
«J'ai bien mal fait de ne point accepter ta proposition de venir avec moi, ma grande enfant; tu aurais fait à la vérité une bien triste partie, mais tu t'en serais consolé en pensant que c'était répandre un peu de baume sur mes blessures, et que c'était me sauver les plus grands ennuis et les plus cruelles impatiences que j'ai eues de ma vie. Car enfin nous aurions été ensemble, et plus le voyage aurait été long, plus je l'aurais aimé. Chaque contre-temps, chaque accident m'aurait valu un jour de plus à passer avec toi; ainsi je les aurais appelés, plutôt que de les prévenir. Au moins ne m'en serais-je point tourmenté comme j'ai fait au point d'en être malade.
«J'ai resté quatre grands jours à Nantes à faire raccommoder à fond ma voiture à laquelle il avait fallu travailler à toutes les postes depuis Orléans; je m'y suis ennuyé au delà de toute expression...
«Voici des choses qui t'auraient regardée dans des temps plus ou moins prospères...
«J'ai passé presque au travers du parc de la Bretesche. J'ai été arrêté pendant trois ou quatre heures au passage de la Roche-Bernard; si tu avais été avec moi, il aurait fallu garder l'incognito et dans le cabaret tu aurais entendu dire le diable de quelqu'un[ [188], sur ses dépenses, sur ses lésines, sur son ineptie en administration de terre, sur ses prétentions, sur sa hauteur, etc., enfin on en a tant et tant dit, que malgré mon humeur de tout ce qui m'était arrivé jusque-là, je riais intérieurement de la contenance que tu aurais faite.