M. d'Houdetot cependant se montrait fort aimable et indulgent. Il disait gaîment: «Nous avions, Mme d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité, seulement il y a eu un malentendu.» Il était doux, aimable, conciliant, et il se trouvait parfaitement heureux entre sa femme et Saint-Lambert. Il en arrivait même à regretter le temps qu'il avait passé loin de cet intérieur charmant et il disait naïvement: «Ah! nous aurions été bien heureux[ [205]

La vie commune, en effet, eût été fort agréable dans ce vieux ménage à trois, si elle n'avait été troublée par les incessantes mauvaises humeurs de Saint-Lambert. Avec l'âge, le poète n'était pas devenu plus agréable, il était resté aussi fat, aussi prétentieux que par le passé; de plus, depuis le retour inattendu du mari, il manifestait à tout propos la plus ridicule jalousie.

Heureusement M. et Mme d'Houdetot étaient tous deux d'humeur facile et, grâce à leur esprit conciliant, la vie s'écoulait assez paisiblement. Tous les soirs Mme d'Houdetot jouait au loto avec Saint-Lambert jusqu'à minuit, pendant que son mari lisait auprès d'eux ou dormait dans un fauteuil. Touchant tableau de famille!

Ils s'étaient réfugiés dans la vallée de Montmorency, à Eaubonne, pour fuir la Révolution; ils y vécurent dans la retraite et à aucun moment on ne les inquiéta.

En 1798, M. et Mme d'Houdetot célébrèrent en grande cérémonie leurs noces d'or. Ce fut un plaisant spectacle que celui de ces deux vieillards qui fêtaient, suivant l'usage, une si singulière union. La mariée avait 70 ans, le marié 80, et ils avaient vécu séparés pendant quarante-cinq ans! Après eux la place d'honneur avait été donnée à Saint-Lambert, et vraiment il la méritait bien. Il était âgé de 84 ans et il vivait avec Mme d'Houdetot depuis trente-huit ans!

En dépit de cette délicate attention, il était furieux de voir que toutes les politesses, toasts, souhaits, s'adressaient au mari, et il fut pendant tout le repas d'une humeur abominable.

Plus il avançait en âge, et plus les tendances de son esprit portaient Saint-Lambert au matérialisme. Infatué de la philosophie dont il avait été un des apôtres les plus ardents, il en avait fait le synonyme de l'intolérance et de l'irréligion.

Il avait composé, en 1786, un catéchisme universel où il prêchait la pure doctrine du matérialisme et où il montrait ouvertement sa haine contre toute religion. En 1798, il le fit imprimer, mais c'était précisément le moment où l'on recommençait à pratiquer la religion. Son catéchisme n'eut pas le moindre succès.

En 1803, Bonaparte constitua les quatre sections de l'Institut. Saint-Lambert fut appelé à faire partie de celle qui représentait l'Académie française, mais son état de santé était tel qu'il ne put même pas assister à la première séance, qui avait été fixée au 28 janvier 1803.

Les derniers mois de la vie du poète furent des plus tristes. Il était complètement tombé en enfance et le spectacle de sa déchéance physique était lamentable. L'acrimonie de son caractère avait depuis longtemps éloigné de lui tous ses anciens amis. Seule Mme d'Houdetot lui était restée immuablement fidèle et l'entourait des soins les plus tendres.