«Il me faut sortir d'ici, et quand je dis d'ici, c'est de Paris, c'est des villes, c'est des lieux habités par ces méchants animaux qu'on appelle si improprement des hommes... Il semble à mon âme qu'elle est un voyageur, naturellement sain et délicat, qui se trouve obligé à passer une longue nuit dans un caravansérail avec des pestiférés et des lépreux. J'espère bien ne gagner ni la peste ni la lèpre, mais n'est-ce rien que le dégoût?»

Quelques mois plus tard, il écrit encore:

«Nous vivons dans ces temps orageux d'inquiétudes et de soupçons que Tacite dépeint si bien sous le règne de Tibère, mais qu'il dépeint encore moins bien que nous ne le sentons, car il ne parlait que d'un Tibère et nous en avons par milliers, et nous sommes comme le possédé de l'Évangile dont le démon s'appelait légion.»

Mme de Sabran raille avec bon sens et esprit les illusions si longtemps persistantes de son ami et elle jette sur l'avenir un regard prophétique:

«Tu commences donc à t'apercevoir que tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et à te douter qu'il y a des monstres dans les villes comme dans les forêts. Nous ne sommes pas au bout, mon enfant, et tout ce que nous avons lu dans l'histoire des temps les plus barbares n'approchera jamais de ce que nous sommes destinés à éprouver. Tous les freins qui devaient contenir la multitude sont brisés maintenant, elle profitera de la liberté dont on veut la faire jouir pour nous égorger tous, non pas dans une Saint-Barthélemy, mais dans dix mille[ [207]

Au mois de mai 1791, Boufflers, convaincu qu'il n'y a plus aucun espoir de pouvoir vivre paisiblement en France, conseille à Mme de Sabran de partir pour l'Allemagne et d'aller l'attendre au château de Rheinsberg, chez le prince Henri, avec lequel il entretenait depuis longtemps des relations très amicales. Il lui promettait d'aller la rejoindre, dès que cela lui serait possible.

Mme de Sabran, se conformant aux désirs de son ami, partit le 15 mai pour Rheinsberg; elle y fut accueillie avec grande joie. Le chevalier ne put aller l'y retrouver qu'à la fin de l'année.

Grâce à la protection du prince Henri, le roi de Prusse, Frédéric Guillaume, accorda aux deux fugitifs un vaste domaine sur les confins de la Pologne, le domaine de Wimislow; il était convenu qu'ils y établiraient une colonie agricole d'émigrés français.

Laissant Mme de Sabran à Berlin pour y faire les achats indispensables, Boufflers partit seul pour la Silésie. Avant de laisser venir son aimable compagne dans leur nouvelle résidence, il voulait l'aménager convenablement, de façon à lui adoucir les tristesses de l'exil. A peine à Wimislow il lui envoie ses premières impressions:

«Je suis arrivé à neuf heures, allègre et dispos, mais embarrassé de choisir entre dormir et manger. Il est vrai que pour m'éviter la peine d'opter, je ne trouve ni souper, ni lit. «Allons toujours, disait un bonhomme, à qui on allait couper la tête, à son bourreau, un peu embarrassé de faire cette petite opération pour la première fois, allons toujours, nous ferons comme nous pourrons.» Je dis aussi: Tout cela finira par bien souper, bien dormir et regretter de souper sans celle que je veux désormais avoir toujours à ma table. Adieu.»