Il est ravi du pays, du domaine, de l'installation qui leur est destinée:

«Je suis ici dans le plus joli ou, pour mieux dire, dans le plus beau lieu du monde. L'Oder coule au bas de la cour et des jardins, et de ma chambre je puis voir passer cinq ou six gros bateaux par heure. Il y a un parc rempli de bâtiments presque tous utiles et en même temps agréables. Les points de vue sont parfaitement ménagés, les sites sont aussi variés qu'on peut le désirer dans une plaine. C'est un mélange assez bien entendu de l'ancien genre et du nouveau, qui fait qu'après s'être promené sous de belles allées françaises on peut ensuite s'égarer dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée que les voies des Français sont droites et celles des Anglais tortueuses.

«Je ne t'ai pas encore parlé de ce dont tu me parles si joliment, pauvre petite chère épouse. Après toi, qui oserait toucher cette corde-là? Ce serait chanter après un rossignol ou jouer de la lyre après le Dieu qui la portait. Mais si la voix me manque, je n'en ai pas moins un cœur qui entend le tien et qui lui répond.»

Quand Mme de Sabran fut à son tour installée à Wimislow, elle fit tous ses efforts pour aider le chevalier dans la gestion difficile de cette terre. Souvent elle faisait pour lui des voyages lointains, qui motivaient quelquefois de longues absences; alors il lui écrivait et l'on verra que ses lettres, tantôt gaies, tantôt mélancoliques n'avaient rien perdu de leur charme et de leur esprit.

«Ma fille, il me semble que, voyant les variations et les incertitudes s'accumuler à chaque instant, tu aurais dû penser à moi, à ma peine, à mes ennuis, à ma misère, et remettre à des temps moins malheureux et surtout moins dangereux un voyage qu'alors j'aurais eu tant de plaisir à faire avec toi. Enfin, le sort en est jeté; puissent mes noirs pressentiments avorter comme il est si souvent arrivé à mes plus douces espérances, et puisse la maudite chouette, qui s'égosille à nous prédire malheur, être aussi menteuse que l'horoscope qui m'avait annoncé une heureuse vieillesse!

«Du reste, tout va passablement ici, hors le nouveau jardin qui, à quelques arbres près, ne donne pas signe de vie. Les oies, les dindons et les cochons ne manqueront pas; nous aurons aussi des canards. Si tu touches quelque argent, il faudra de toute nécessité songer à monter une bergerie, d'abord parce que cela est d'un bon rapport, et puis parce que c'est le seul moyen d'avoir assez de fumier pour mettre la terre en valeur. Viendront ensuite la brasserie, et s'il se peut le moulin; alors nous pourrons compter sur cinq ou six cents écus au delà de notre consommation.

«Ils pourront même dans la suite aller toujours en croissant et faire de ceci un petit domaine assez joli pour ceux qui m'y remplaceront.

«La maison avance, mais doucement. On travaille à cette heure à crépir ton petit appartement. Si les choses vont toujours le même train, nous en serons à peu près quittes à la Pentecôte ou, comme le pauvre Marlborough, à la Trinité. La multiplication des portes et des fenêtres rendra les chambres incommodes, mais on y remédiera en condamnant les ouvertures inutiles.

«J'ai écrit plusieurs fois, mais tu ne réponds à aucune de mes questions. Que faire avec des postes qui choisissent les lettres les plus intéressantes pour les égarer?

«T'ai-je mandé que j'avais reçu de cette pauvre Mme de Villers de Nancy une lettre sur de la gaze transparente, au travers de laquelle j'ai vu (à la vérité sans étonnement) que je ne reverrais rien de l'argenterie, des livres, des estampes, des tableaux que je lui avais confiés? Ma sœur les avait retirés quelques mois après mon départ de France, et tout cela est tombé avec elle dans l'abîme. Je ne sais comment font les gens qui retrouvent encore quelques paillettes dans les cendres de leurs habitations brûlées. Pour moi, je n'ai encore pu avoir de France depuis sept ans qu'un Dante, un Cicéron, la Maison rustique, le Dictionnaire économique, et la collection des poètes latins, ce qui compose à peu près l'inventaire d'un poète crotté.»