Mme de Sabran quitte un jour Wimislow pour aller à Berlin faire quelques démarches indispensables. Pendant son séjour, elle prend part aux fêtes qui ont lieu à la Cour; Boufflers, tout en raillant ses goûts mondains, lui écrit de façon charmante:

«Ta lettre se sent visiblement de tous les chiffons de bal, de noce, de fête, de comédies, etc., au milieu desquels elle a été écrite, et d'après le fameux adage: «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es,» elle n'est elle-même qu'un chiffon. Cependant ce titre de mari que tu me donnes, cet aveu de tes défauts que tu me fais, cette assurance que tu m'aimes, ce besoin que tu te sens de Wimislow et par conséquent de moi, tout cela me touche jusqu'au fond de l'âme et donne à ton petit chiffon un prix que M. de la Borde et M. de Beaujon et tous les heureux du siècle n'auraient jamais pu donner à toutes leurs lettres de change.

«D'ailleurs, cette jolie comparaison du petit oiseau déplumé qui sur sa petite branche incertaine recommence à chanter au premier rayon de soleil, et ferme son pauvre petit bec et le cache dans sa pauvre petite poitrine demi-nue à l'approche de l'orage, cette charmante miniature de tes malheurs, de tes chagrins, de tes espérances et de tes craintes, me reste dans la pensée et te rend encore plus chère à mon cœur[ [208]...»

Nous avons vu qu'après avoir passionnément aimé Mme de Sabran, le chevalier, par nature léger et infidèle, s'était laissé reprendre à ses anciennes habitudes et qu'il avait causé à la malheureuse femme les plus cruels chagrins. Heureusement pour lui, il n'avait pu lasser sa tendresse.

L'exil, les soucis cruels, les pertes douloureuses amènent chez le chevalier un revirement complet. Las des déboires de la vie, il comprend enfin où sont le bonheur et la vérité, et il s'attache désormais sans réserve à l'adorable créature qui lui a consacré son existence; il trouve près d'elle un attachement sans bornes, une intimité délicieuse et un repos de cœur incomparable.

Puis son esprit s'est calmé, assagi, et nous allons le voir pendant les dernières années de sa vie montrer, au milieu d'une existence précaire et souvent bien pénible, un calme admirable et une philosophie sereine qui lui font le plus grand honneur.

La dureté des temps, la pauvreté, l'exil, rien ne put venir à bout de sa philosophie et son heureuse gaieté survécut à toutes ses illusions. Comme on lui reprochait un jour de n'avoir pas la gravité qui convenait à son âge, il répondait plaisamment:

«Comprenez-vous l'obligation qu'on impose aux pauvres vieillards d'être ce qu'on appelle graves, comme si la gravité n'était pas une imitation de la vieillesse et comme si ce n'était pas assez d'avoir l'original sans y ajouter la copie. Pour moi qui commence à être vieux, j'attends pour être grave que je sois mort.»

C'est pendant leur long séjour en Silésie, que Boufflers, touché de l'attachement si constant de Mme de Sabran, lui proposa de régulariser leur liaison; la proposition fut acceptée avec joie et le mariage fut célébré à Breslau, en 1797.

L'existence des exilés n'était pas toujours heureuse; Boufflers éprouvait bien des déboires dans son exploitation agricole. Il avait sur les bras plusieurs procès qui le préoccupaient. Il se plaignait amèrement d'être entouré de «compatriotes ingrats et d'étrangers malveillants», de vivre «dans le tourbillon des affaires et dans le gouffre des procès».