Toutes ces tracasseries, auxquelles le poète n'était pas habitué et pour lesquelles il n'était pas né, le dégoûtèrent de Wimislow. Il distribua sa terre à des émigrés français et en 1800 il demanda à rentrer dans sa patrie.
Bonaparte ne fit pas de difficulté pour le rayer de la liste des émigrés: «Qu'on le fasse revenir, dit-il, il nous fera des chansons.»
Il s'agissait bien de chansons, il fallait vivre d'abord, et le pauvre chevalier, sans abbayes, sans bénéfices, ruiné par la révolution, n'avait plus un sou vaillant. Mais que lui importait! «J'aime mieux mourir de faim en France que de vivre en Prusse!» disait-il. A peine apprend-il, de source sûre, qu'il est rayé de la liste fatale, qu'aucune considération ne le peut retenir, et il part seul pour Paris, laissant sa femme au milieu d'affaires inextricables; elle ne put le rejoindre que sept mois plus tard.
Le ménage se trouvait dans une situation pécuniaire désastreuse. Fort heureusement pour eux, le gouvernement vint à leur aide et il accorda au chevalier une modique pension qui lui permit de ne pas mourir de faim.
«Le gouvernement, écrivait-il, s'est contenté de me donner le nécessaire que je n'aurais pas sans lui et m'a fait l'honneur de croire que je ne désirais rien au delà.»
Boufflers et sa femme s'étaient du reste franchement ralliés à Bonaparte et ils professaient même pour lui une admiration sans bornes.
En 1801, Mme de Sabran écrivait à une de ses amies à Wimislow:
«Je veux un peu vous parler de notre Buonaparte. J'ai été le voir, je l'ai vu et le cœur me battait en le regardant et en pensant combien de destinées reposaient sur sa tête, ou pour mieux dire celle de la France entière.
«Je suis arrivée après le lendemain de l'explosion complotée pour le faire périr[ [209]; tout le monde en était encore dans la stupeur. Il s'est sauvé de ce piège infernal comme par miracle, et dans ce moment l'on instruit le procès de tous les monstres impliqués dans cette déplorable affaire.
«Pour vous donner l'idée de la froide bravoure de ce héros vraiment au-dessus de l'humanité, il venait d'échapper à la mort par le rempart d'une maison au coin d'une rue où la voiture venait de tourner. Le général Lanne, qui était avec lui, met la tête à la portière au moment de l'explosion: «Que faites-vous donc? lui dit Bonaparte.—Mais n'entendez-vous pas, dit l'autre, comme ils vous mitraillent?—Ma foi, dit-il, je ne sais pas ce qu'ils font, mais à coup sûr, ils visent bien mal.»