«Ne vous plaignez ni du sort ni du temps, ma trop aimable amie. Je m'attristerais pour toute autre de ce que vous me dites de vous et des échecs que l'âge vous a portés, parce que je la croirais malheureuse; mais vous, si vous l'étiez, vous pécheriez contre vous-même et contre je ne sais quel bienfaiteur invisible qui, depuis que nous ne sommes plus jeunes, se plaît à vous dédommager au centuple de tout ce que vous perdez, et remplace pour vous des fleurs par des diamants.

«Le don de penser vaut mieux cent fois que jeunesse et richesse ensemble, mais le don d'aimer le surpasse encore, et je vois, et je lis avec délices, que ce vilain monstre invisible, qui rogne tout en attendant qu'il abîme tout, vous a laissé votre cœur tout entier. La paralysie n'a pas été jusque-là.»

On se rappelle qu'en 1786, après la mort de Mme de Boufflers, le prince de Beauvau avait envoyé à Mme Durival, en souvenir de la fidèle amie qu'elle venait de perdre, une boîte enrichie de diamants, précieux souvenir de famille.

En 1810, peu après son attaque de paralysie, Mme Durival, croyant sa fin prochaine, voulut restituer cette relique au chevalier, comme un nouveau gage d'amitié et d'intérêt. Elle chargea son amie, Mme Noël, qui se rendait à Paris, de la remettre à Boufflers. Ce dernier, touché d'une si délicate attention, répond à Mme Durival:

«Ce 24 septembre 1810.

«Il faut que vous ayez presque autant d'esprit que de bonté, chère amie: je dis presque, parce que ce qui vaut le mieux est sûrement ce dont vous avez le plus. Vous avez deviné ce qui me charmerait, ce qui me toucherait de préférence à tout le reste dans les souvenirs de notre ancienne félicité, et vous m'envoyez ce que j'ai vu cent fois, mille fois dans les mains de ma (j'ai pensé dire de notre) pauvre mère, et qui a toujours l'air de m'annoncer qu'elle va reparaître d'un moment à l'autre dans ma chambre. Je cherche des paroles pour vous exprimer ce que je sens, vous seule pourriez me les fournir...»

«Nous avons vu, Mme de Boufflers et moi, Mme Noël avec un vrai plaisir. Elle m'a paru digne de la fée qui a présidé à son éducation, et la manière dont elle m'a parlé de vous m'a prouvé que son esprit s'était élevé jusqu'à vous juger, c'est-à-dire à vous admirer, ce qui est synonyme[ [212]

Il ajoute:

«Je vous envoie mon essai Sur le libre arbitre, dont on a dit plus de mal que je n'en pense, avec deux pauvres petits contes qui m'ont paru avoir assez de succès. Le métier d'écrire, même pour vivre, serait fort joli, si on n'avait pas d'ordinaire encore plus d'ennemis écrivains que d'amis lecteurs... mais c'est l'armée de Cadmus et ces braves gens-là voudraient s'entretuer jusqu'au dernier.»

«Portez-vous de votre mieux, chère amie; conservez soigneusement la moitié de votre personne et tâchez de retrouver l'autre. Et pourquoi ne viendriez-vous pas pour cela à Bourbonne, où ma femme compte aller l'année prochaine pour mettre la dernière main à sa guérison que les eaux de Plombières n'ont fait qu'ébaucher. Mais dans tous les cas, nous faisons le ferme propos d'aller à Sommerviller respirer l'air de l'amitié, que je regarde comme la médecine universelle.»