A la lettre de son mari Mme de Boufflers avait ajouté ces quelques lignes:

«Je suis trop accoutumée à partager les sentiments de M. de Boufflers pour ne pas me réjouir d'avance du plaisir qu'il se promet et qu'il veut me procurer. Et comment ne pas aimer une personne qui lui conserve une si douce amitié, et qui met tant de grâce et de délicatesse dans sa manière de le lui prouver? Permettez-moi, madame, de joindre ma reconnaissance à la sienne et de vous demander une petite part dans des sentiments qui font son bonheur.»

En 1813 Mme de Boufflers éprouva une des plus douloureuses émotions de sa vie. Elle avait pour son fils Elzéar une affection profonde et elle souffrait cruellement quand il n'était pas auprès d'elle. Or le malheureux jeune homme s'était épris pour Mme de Staël d'une passion si violente qu'il passait sa vie à Coppet, aux pieds de l'enchanteresse. Boufflers, ému de la douleur de sa femme, ne craignit pas de s'adresser à Mme de Staël elle-même pour la supplier de renvoyer ce jeune homme à une mère désespérée. Enfin on put arracher Elzéar aux charmes de Coppet et le ramener sous le toit maternel. Mais une correspondance ardente trompait les rigueurs de la séparation. Quelle fut la douleur de Mme de Boufflers quand un matin, à cinq heures, la police fit irruption dans son domicile, et qu'elle vit son fils arrêté et enfermé à Vincennes. Il était accusé de correspondance avec les ennemis de l'État.

Mme de Boufflers mit en mouvement tous ses amis pour obtenir la liberté du prisonnier.

Le chevalier, de son côté, fit les démarches les plus actives en faveur de son beau-fils; certes il ne pouvait cacher qu'il avait été en relation avec la «pernicieuse» Mme de Staël, mais il «engageait sa tête» (ce n'est point, disait-il, une manière de parler) que de sa vie on n'aurait plus un reproche à lui faire[ [213].

Grâce à ces démarches, le jeune homme finit, après plusieurs mois de détention, par être rendu à sa mère.

Le 15 juin 1814, Boufflers fut nommé par le roi administrateur adjoint de la bibliothèque Mazarine. Il ne devait pas jouir longtemps de ces nouvelles fonctions. Sa santé devenait de jour en jour plus critique, bientôt il lui fut impossible de quitter sa chambre; après avoir langui quelques jours, celui qui appelait plaisamment la vie «une maladie mortelle», et qui avait été un des hommes les plus spirituels et les plus brillants de son temps, s'éteignait tristement et obscurément, le 19 janvier 1815, dans son modeste logis de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il était âgé de 77 ans[ [214].

Occupé des autres jusqu'à ses derniers moments, il disait qu'il préférait laisser à ceux qu'il aimait un doux souvenir plutôt que des regrets douloureux et il avait demandé qu'on inscrivît sur sa tombe ces seuls mots: «Mes amis, croyez que je dors[ [215]

Ses volontés furent respectées et ces quelques mots furent gravés sur la petite colonne qu'on éleva sur sa sépulture au Père-Lachaise, entre les tombeaux de Delille et de Saint-Lambert.

Mme de Boufflers survécut douze ans à son mari. «Ses malheurs et ses infirmités n'avaient pu altérer son égalité d'humeur: toujours bonne, toujours aimable, elle conservait ce charme qui plaît et qui attire, a écrit d'elle Mme Vigée-Lebrun.»