«Paris, ce 9 avril 1770.
«J'ai répondu à la lettre du 1er février et à celle du 5. D'abord il est question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous, mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une retraite, où, comme je le désire, je serai bientôt oubliée, et où ne devant jamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.
«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les revoir.
«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez pas, ou quelque chose qui en soit tout près.
«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»
Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe pas un instant:
«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M. de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds à peu près 5,200 livres aux troisièmes[ [63], mais si l'on est payé, comme on le croit, j'y gagnerai.»
La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièce Mélanie ou la Religieuse malgré elle.
La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M. Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[ [64].
«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a fait venir et a été contente de la pièce qui s'appelle Mélanie ou la Religieuse malgré elle. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé mille écus[ [65].»