«Je crois que mon projet sera fort goûté de mes créanciers; je souhaite qu'il le soit autant de vous, et, en attendant votre réponse, je suis avec respect, monsieur le duc...»[ [69].
Bien qu'il fût on ne peut mieux disposé pour son jeune ami, le duc n'acquiesça pas cependant à sa demande. Ce que voyant, Boufflers imagina une autre combinaison. Les Polonais venaient de se soulever contre la Russie. Il résolut d'aller rejoindre les Confédérés de Bar et de leur prêter l'appui de son épée; ce projet flattait son goût pour la locomotion et en même temps lui faisait espérer force combats où il trouverait sûrement l'occasion de se distinguer, voire même de se couvrir de gloire. C'était un moyen de montrer ce dont il était capable et de donner à son besoin d'activité un but honorable.
La détermination était grave et pouvait avoir pour son avenir une importance considérable. Aussi, avant de prendre un parti irrévocable, Boufflers, ainsi qu'il convenait à un neveu respectueux, se rendit-il chez son oncle de Beauvau pour lui soumettre ses projets; M. de Beauvau, estimant probablement que tout valait mieux pour le jeune homme que l'oisiveté de la capitale, l'encouragea beaucoup, et il lui promit tout son appui.
Avant de s'éloigner, le chevalier crut de son devoir d'aller dire adieu à Mme de Choiseul à Chanteloup. Après un assez long séjour chez la duchesse, il lui écrivait cette jolie lettre:
«8 auguste 1770.
«Madame la duchesse,
«Vous avez eu bien tort de vous laisser enlever de Chanteloup, car vous ne serez nulle part aussi aimable. Je serais bien tenté d'en dire autant de votre ravisseur; mais il serait mal à moi d'oublier le bonheur de tous, pour celui d'un seul, et votre ravisseur est le seul qu'il ne faut pas aimer pour lui-même.
«Moi qui ne connaissais de plaisir que dans le changement de lieux, je commence à changer de goûts. J'aurais bien béni une attaque de goutte ou une lettre de cachet qui m'aurait obligé de rester à Chanteloup, et je sens à cette heure qu'il ne faut courir que jusqu'à ce qu'on vous trouve.
«En vous quittant j'ai été pour trois jours aux Ormes où M. de Voyer abat du nouveau pour élever du vieux et prétend soutenir son château, qui est déjà presque tout tombé, par une douzaine de tours qui ne sont point encore élevées.
«De là, j'ai été passer trois autres jours à Turny. J'ai vu des gens très gais, ce qui m'a fait penser que la peine du Dante en enfer, dont les prédicateurs font tant de cancans, n'est pas aussi affreuse, et en vérité il tient à bien peu que je vous dise que c'est ce que je vous souhaite.