«Madame la duchesse, n'oubliez pas le sabre que vous m'aviez promis. Je veux être armé de votre main victorieuse et je serai charmé d'être votre chevalier, parce qu'il ne faut pas vous défendre contre beaucoup de monde et que c'est un état fort tranquille.

«Souvenez-vous surtout, madame la duchesse, de mon respect, de mon attachement, de mon admiration pour vous. Ce seront toujours là mes premiers sentiments jusqu'à ce que je trouve en Hongrie, ou en Valachie, ou en Esclavonie quelqu'un qui vaille mieux que vous[ [70]

Avant de partir pour son expédition aventureuse, le chevalier vint passer quelques jours en Lorraine où il visita tous ses amis.

«Le chevalier est arrivé avant-hier de Chanteloup aussi fou que sa mère, écrit Mme de Lenoncourt, il part pour Vienne, l'Allemagne, la Bohême et n'a pas le premier sol... Il va servir dans l'armée des Confédérés en Pologne, il y sera ou haché ou pendu. Pourquoi faire le chevalier errant? Cela me fâche tout à fait.»

Après un séjour à Nancy et à Lunéville, après avoir dit adieu à Panpan et à Mme de Lenoncourt, à laquelle il promet d'envoyer de ses nouvelles, le chevalier se met en route.

Fidèle à sa promesse, à peine arrivé à Munich, il prend la plume pour narrer ses impressions à la marquise:

«Ce mercredi 26, à Munich.

«Bonjour, chère et charmante mère[ [71], je vous ai déjà portée dans mon cœur pendant 150 lieues et je suis résolu, quelque fatigant que soit cet exercice-là, à vous y porter jusqu'au bout du monde. Mon voyage jusqu'ici a été charmant, je me suis fort amusé à Strasbourg et de là j'ai été m'amuser encore mieux à mon cher Carlsruhe. On invita tous les soirs les princes et tous les hommes à aller faire une petite visite pour leur instruction et pour leur plaisir. De là j'ai été passer deux jours assez tristes à Ulm; d'Ulm encore de l'ennui pendant deux jours à Augsbourg, mais ici je me dédommage de tout; c'est ici un lieu de délices, tout y est beau, tout y est gai; il y a de belles chasses, de bonne musique, des gens très polis et des femmes en abondance, belles comme des anges et douces comme des moutons. Sur ma parole, c'est ici le paradis de Mahomet; c'est dommage que je ne sois pas meilleur turc que chrétien.

«Adieu, ma bonne petite chère mère. Je vous écrirai encore malgré ma paresse, pour bien vous prouver qu'il n'y a pas une sorte de paresse chez moi dont vous ne puissiez triompher, et que vous réussissez où toutes les dames de Munich auraient échoué.

«La conquête de ma petite personne est à présent attachée à une espèce de nœud gordien qu'il faut défaire, mais seulement je prie les dames de ne pas s'y prendre tout à fait comme Alexandre.