«Adieu, mille compliments et mille respects chez vous.
«Je ne voulais pas absolument tourner cette page, mais je me souviens que le résident de France, très honnête et très aimable homme, m'a beaucoup parlé de vous, il faut que vous ne soyiez pas indifférente par vous-même, car tout ce qui vous connaît vous aime ou vous hait. Pour moi, je suis le seul qui ait trouvé l'équilibre. Non, ma chère maman, vous savez que je l'ai perdu pour jamais et vous savez aussi de quel côté. Adieu, vieux sage de la Grèce.
le Chevalier de Boufflers.»[ [72]
Après un voyage rempli de péripéties, Boufflers arrive à Vienne, mais il n'y reste que quelques jours, juste le temps de se mettre en rapports avec M. Durand, agent secret de Louis XV. Enfin, après force dangers et fatigues de tous genres, le voilà sur les confins de la Pologne! Il a aussitôt une entrevue avec les chefs des Confédérés et il peut les entretenir de ses projets.
C'est à son oncle de Beauvau qu'il confie ses premières impressions:
«Carchau, ce 10 janvier 1771.
«Me voici à mon périhélie, mon prince, s'il est aussi permis de comparer un hussard à une planète qu'un capucin. Je ne compte pas pousser dans ce moment-ci ma pointe plus loin, parce qu'on parle de peste à six lieues d'ici et que d'un moment à l'autre je pourrais me trouver arrêté par un cordon de santé derrière lequel je mourrais d'ennui.
«Je viens de passer deux ou trois jours à Kapères, sur la frontière de Pologne, avec la généralité de la République, qui s'est retirée à l'ombre des ailes de l'aigle autrichienne, et qui forme une confédération générale dans laquelle toutes les autres viennent se perdre. Depuis quelque temps je m'étais mis au fait des affaires tant civiles que militaires de la Pologne et j'en ai raisonné avec ces messieurs, d'une manière générale qui leur a plu. Ils ont fini par me proposer le commandement des troupes qui vont être levées avec les subsides de la France. Je leur ai répondu que je ne pourrais pas disposer de moi sans la permission et même l'ordre de M. de Choiseul, et sur-le-champ ils ont écrit en France pour lui en faire la demande. Si par hasard il vous en parle, je vous supplie, mon prince, de vouloir bien favoriser mes projets et mon désir extrême d'apprendre et de faire la guerre. C'est une occasion unique pour moi d'acquérir et de développer des talents; si j'ai des succès je deviendrai utile à la France, sans qu'il lui en ait rien coûté; si je suis battu, tout le mal sera pour la Pologne. Je sais d'avance toutes les traverses et tous les obstacles que j'essuierai, mais je ne désespère de rien.»
Après avoir développé longuement à son oncle tout son plan de campagne et les ingénieuses combinaisons qu'il a imaginées pour battre les Russes, Boufflers termine ainsi:
«Je vous demande bien pardon, mon cher oncle, de la longueur et de la cochonnerie de ma lettre, mais je suis au fond de la Hongrie que je parcours à cheval, je n'ai que du papier, des plumes et de l'encre de cabaret, et quel cabaret! D'ailleurs, je me porte comme le Pont-Neuf, quoique j'en sois à 500 lieues et je retourne à Vienne où j'attendrai votre réponse[ [73].»