En attendant l'autorisation de la cour de France, Boufflers revient à Vienne en effet pour organiser les derniers préparatifs de son expédition. A peine y est-il arrivé qu'il apprend une nouvelle stupéfiante: la chute du duc de Choiseul. Saisi de douleur du malheur de ses amis, il leur écrit sa profonde sympathie et leur adresse en même temps les louanges les plus délicates, celles qui pouvaient le mieux leur toucher le cœur.
«Vienne, 29 janvier 1771.
«C'est à mon retour de Hongrie, madame la duchesse, que j'apprends la nouvelle la plus étonnante, que j'aurai jamais entendue de ma vie. Je n'ai pu me défendre d'un saisissement que je me suis reproché après, mais j'ai fini par penser que ce serait peut-être là l'époque de votre bonheur. Vous allez y gagner tout ce que l'État perd: le plus aimable des hommes est rendu à vous et à lui. Il a suffi à tout, il se suffira à lui-même; il a surpassé tant de grands hommes quand il était en place, il les surpassera dans sa retraite. Son destin est d'effacer toutes les gloires.
«Si vous daignez me nommer à lui, madame la duchesse, peignez-lui avec toute votre éloquence, mon respect, mon attachement, mon admiration et l'espèce d'attendrissement involontaire avec lequel je pense toujours à lui.
«J'espère être compris dans le nombre de ceux à qui il sera permis de vous rendre hommage. Le plus heureux moment de ma vie sera celui où je le reverrai, où je lui dirai tout ce que je sens pour lui, où je le remercierai de tout le bien qu'il m'a fait et où je pourrai jouir plus à mon aise que jamais du bonheur qu'il répand autour de lui.
«Pardonnez-moi ma liberté, madame la duchesse, et croyez que rien ne peut égaler au fond de mon cœur le respect et l'attachement que je vous ai voués.»
Ce ne fut que deux mois plus tard que Boufflers reçut l'autorisation si ardemment sollicitée, mais depuis le mois de janvier la situation politique s'était bien modifiée et le pauvre chevalier écrit tristement à son oncle, le 6 mars 1771.
«6 mars.
«Je viens de recevoir, mon prince, l'agrément du Roi pour aller servir en Pologne à la tête d'une partie des troupes de la Confédération. Je pars dans trois jours au plus tard.
«Je vous avouerai qu'il y a une fâcheuse différence pour moi entre le temps où j'ai fait la demande et celui où j'ai obtenu le consentement... Je sens tout le danger de ma situation, mais comme je vois quelque honte à reculer, je me sacrifie sans délibérer... Quelque chose qui arrive, j'acquerrai au moins de l'expérience.»