Nulle part la chute de Choiseul ne fut ressentie plus vivement qu'en Lorraine. L'affolement était général. A la nouvelle de ce qui se passait à Paris, Mme de Lenoncourt écrivait à Panpan:

«La Neuveville, le 1er de l'an.

«Je suis consternée, mon cher Veau, je perds toutes mes espérances et même ma sûreté, car je n'étais en Lorraine que par la certitude que j'avais d'être protégée contre M. de Lenoncourt. Me voilà isolée, sans défense, et cependant obligée par mon peu de fortune à demeurer à côté d'un homme que je redoute.

«Je vois tous mes parents et amis dans la désolation, toute la province même, car le duc l'a protégée et soutenue. Et vous, mon pauvre Veau, que j'aime si tendrement et si particulièrement, menacé de perdre la plus grande partie de votre petite fortune, car qui sait qui doit remplacer, et ce qui peut suivre un événement aussi malheureux.

«Je suis si accablée par toutes mes réflexions et par tous mes sentiments qu'il me semble qu'un tremblement de terre vient de faire ébranler tout ce qui m'environnait.

«J'ai vingt lettres, et je n'ai aucun détail ou, du moins, je ne sais rien de positif. Figurez-vous que par une des dernières on me mande qu'il a été question de le faire arrêter par les mousquetaires. Il a reçu sa disgrâce avec sa sérénité ordinaire...»

La chute de Choiseul allait être le signal d'un changement politique complet. En janvier 1771, le Roi exila le Parlement:

«C'est la tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde, écrit Mme du Deffant, personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint, cherche à se détruire... On dit que tout le monde va être exilé, tous les princes du sang pour avoir demandé le rappel du Parlement, quatorze ducs pour s'être joints aux princes, plusieurs grands seigneurs, dont le prince de Beauvau...[ [77]

Malgré la disgrâce dont il était lui-même menacé, M. de Beauvau n'hésita pas à donner une preuve de fidélité et d'attachement à son ami malheureux, et il partit pour Chanteloup, quoi qu'il pût lui en coûter. Il y reçut naturellement toutes les marques d'affection et de reconnaissance que méritait sa conduite noble et généreuse.

Le mois suivant, le prince, qui avait été élu à l'Académie en 1770, prononçait son discours de réception. Dans cette occasion encore, il montra la noblesse de ses sentiments et la fidélité de son cœur. Sans que le Roi en pût prendre de l'ombrage, il sut faire un éloge si pompeux de Choiseul et de son ministère, que les châtelains de Chanteloup en furent attendris jusqu'aux larmes.