—Mais les Prussiens ne peuvent pas entrer au Mans instantanément. Ne se bat-on pas encore?

—Je ne puis vous donner des détails. Mais il se pourrait que presque toute l'armée soit tournée. Sauvez-vous vite, vous dis-je.

Nous partons la mort dans l'âme! En traversant la place du Mans, une affiche qui vient d'être placardée, nous apprend par le ballon le Gambetta la nouvelle du bombardement de Paris. Nous lisons que le Panthéon, le Val-de-Grâce, le Muséum, sont criblés de projectiles, mais que les Parisiens apprenant les succès des armées de province sont pleins de courage et de résignation!

C'en est trop cette fois! Des larmes abondantes me mouillent les yeux! Je viens d'assister au succès que l'on a appris à l'avance aux habitants de Paris!

Nous retournons à l'hôtel de France, dire à nos collègues, Bertaux et Poirrier, de faire leurs paquets. Sur la place, on saupoudre avec de la cendre les pavés rendus glissants par la gelée; c'est pour faciliter le passage de notre artillerie. Des troupes défilent déjà et se replient.

Mais les habitants, toujours confiants, croient à un mouvement stratégique. Ils ne se doutent pas que c'est la débâcle qui commence!

A 1 heure nos fourgons de ballons sont accrochés à un train, il y a encore en gare deux ou trois cents voitures de munitions et de vivres. Aura-t-on le temps de les faire partir?

Le train se met en marche au milieu d'un encombrement indescriptible. Par surcroît de malheur, la neige a collé les roues contre les rails, et on a toutes les peines du monde à faire glisser les wagons. Nous avançons lentement, le train passe sur le pont de la Sarthe, de chaque côté des masses humaines se pressent et rentrent en ville. Les routes sont couvertes de voitures, de canons, de fourgons, de soldats qui se heurtent pêle-mêle; c'est un chaos indescriptible.

Au moment où nous quittons le Mans, des obus tombent sur la gare!

A 7 heures du soir, notre train s'arrête à une lieue de Laval. Il y a sur la voie, dix trains qui stationnent avec le nôtre. Nous laissons nos ballons à la garde de deux marins, et nous entrons à pied à Laval.