[96] Dibdin, Bibliotheca Spenceriana, no 857, t. IV, 1815, p. 267-8, avoit fait remarquer qu’il falloit s’en tenir à la date de 1483 ; mais sa preuve en étoit que le commencement de l’année suivante n’arriva pas avant le 25 mars, ce qui ne s’accorde pas avec les tables chronologiques des Bénédictins.

Les exemplaires complets en sont, du reste, assez rares. Ames (1810) ne cite que trois exemplaires, celui de lord Spencer, du marquis de Blandford et de Sa Majesté ; ce dernier est sans doute l’exemplaire complet que nous avons vu au British Museum. Il y en auroit encore un dans la Bibliothèque publique de Cambridge et deux à la Bodléienne, mais imparfaits tous deux d’une feuille. Un exemplaire sur vélin, marqué 5 l. 5 sh., chez M. Edwards, cat. de 1794, no 1267, étoit en 1810 chez M. Douce ; mais ce fut un prix bien vite dépassé ; ainsi l’exemplaire de la vente de White Knights fut payé 85 livres 1 shilling, et celui de la vente de Brandt, en 1807, fut acheté 111 livres 6 shillings pour lord Spencer[97].

[97] Cf. Bibl. Spenceriana.

Quant à la traduction même, elle est d’une incroyable fidélité et d’une si naïve exactitude, que, par ses méprises, et il y en a, on pourroit reconnoître à coup sûr le manuscrit même suivi par Caxton, et, si on le rencontroit, il ne pourroit pas y avoir de doutes sur ce point, tant sa phrase est calquée sur son texte, avec un mot à mot si fidèle que la pureté de son anglois en souffre le plus souvent. Du reste, on en pourra bientôt juger, car M. Thomas Wright, aux publications de qui notre ancienne littérature doit autant que l’ancienne littérature de son pays, en va publier une réimpression exacte pour le Warton Club, dont il est un des fondateurs. Si la traduction inédite du British Museum étoit complète, il faudroit incontestablement la suivre, à cause de sa supériorité sur celle de Caxton. On pourroit prendre le parti de composer l’édition pour les trois quarts avec la traduction inédite et pour la fin avec Caxton. Cependant la langue des deux traducteurs est si différente, qu’en mettant une partie de l’œuvre de l’un à la suite de l’œuvre de l’autre, on auroit à craindre d’arriver à un effet trop disparate, et, comme le Caxton est introuvable, les bibliophiles préféreront peut-être en avoir la reproduction entière.

Enfin j’ajouterai, à propos de l’édition de Caxton, que, si rare qu’elle soit maintenant, c’étoit au xvie siècle, en Angleterre, un livre qui étoit tout à fait en circulation. J’en donnerai pour preuve ce curieux passage du Book of Husbandry, publié en 1534 par Sir Anthony Fitz-Herbert, qui avoit la charge importante de lord chief justice[98]. L’appréciation est trop curieuse pour que je ne la reproduise pas en entier ; parlant de la fidélité qu’une femme et un mari doivent avoir dans les achats qu’ils font au marché, il continue : « Je pourrois peut-être montrer aux maris diverses façons dont leurs femmes les trompent, et indiquer de même comment les maris trompent leurs femmes. Mais si je le faisois, j’indiquerois de plus subtiles façons de tromperies que l’un ou l’autre n’en savoit auparavant. A cause de cela, il me semble meilleur de me taire, de peur de faire comme le chevalier de La Tour, qui avoit plusieurs filles, et, par l’affection paternelle qu’il leur portoit, écrivit un livre dans une bonne intention, pour les mettre à même d’éviter et de fuir les vices et de suivre les vertus. Il leur enseigne dans ce livre comment, si elles étoient courtisées et tentées par un homme, elles devroient s’en défendre. Et, dans ce livre, il montre tant de façons si naturelles dont un homme peut arriver à son dessein d’amener une femme à mal, et ces façons pour en venir à leur but sont si subtiles, si compliquées, imaginées avec tant d’art, qu’il seroit difficile à aucune de résister et de s’opposer au desir des hommes. Par cedit livre, il a fait que les hommes et les femmes connoissent plus de vices, de subtilités, de tromperies, qu’ils n’en auroient jamais connu si le livre n’eût pas été fait, et dans ce livre il se nomme lui-même le chevalier de La Tour. Aussi, pour moi, je laisse les femmes faire leurs affaires avec leur jugement. »

[98] Je tire le passage, non du livre, nécessairement inconnu à un étranger, mais de l’article qui lui est consacré dans la nouvelle Retrospective Review, London, Russell-Smith, in-8o. No 3, May 1853, pages 264-73.

Le jugement de lord Fitz-Herbert suffiroit à prouver que Dibdin, pour avoir décrit le livre, ne l’avoit pas autrement lu ; car, renvoyant, dans les additions de Ames (I, 372), à la notice de Legrand d’Aussy, et faisant allusion aux passages purement naïfs dont celui-ci fait des obscénités, Dibdin ajoutoit qu’il falloit espérer que Caxton avoit sauté de pareils passages. Je n’ai pas eu le temps de vérifier le Caxton, nous n’en avons pas d’exemplaires en France ; mais je répondrois à l’avance de son honnêteté de traducteur, qui n’a pas dû se permettre le moindre retranchement. Seulement Dibdin, qui avoit le volume à sa disposition, auroit pu s’assurer du fait et ne pas en rester à cette singulière espérance.

Le livre eut la même fortune en Allemagne qu’en Angleterre : car il en parut en 1493 une traduction allemande faite par le chevalier Marquard vom Stein. Comme Caxton, il fut plus exact que ne le furent plus tard les éditeurs françois, et n’ajouta rien au livre des Enseignements ; mais, plus heureuse que celle de Caxton, sa traduction fut souvent réimprimée. La première édition, in-folio, parut à Bâle, chez Michel Furter, sous ce titre : « Der Ritter vom Turn, von den Exempeln der Gotsforcht vñ erberkeit », c’est-à-dire Le Chevalier de La Tour, des exemples de la piété et de l’honneur. En tête se trouve une préface du traducteur, mais qui ne contient que des généralités de morale ; nous ferons remarquer seulement que, peut-être par suite d’une faute d’impression ou d’une différence dans un manuscrit, la date de la composition du livre n’est plus 1371, mais 1370. Le volume, d’une superbe exécution, et dont le British Museum possède un très bel exemplaire, a 73 feuillets et est orné de 45 gravures sur bois, réellement faites pour l’ouvrage, bien dessinées et bien gravées. Le chevalier y est toujours représenté armé de pied en cap, même dans la gravure initiale, où il est, idée assez bizarre, représenté endormi au pied d’un arbre, pendant que ses deux filles sont debout à côté de lui ; mais, à part cette singularité, cette suite d’illustrations est tout à fait remarquable. Après cette édition, nous citerons les suivantes, d’après Ebert[99] : une à Augsbourg, chez Schönsperger, 1498, in-folio ; une à Bâle, chez Furter, en 1513 ; — Ebert disant aussi qu’elle a 73 feuillets et des gravures sur bois, il est possible que ce soit la première édition avec une nouvelle date changée, et, dans tous les cas, la nouvelle en est une réimpression, où l’on doit retrouver les mêmes bois ; une à Strasbourg, chez Knoblouch, en 1519, in-4o ; enfin une autre à Strasbourg, chez Cammerländer, en 1538, in-folio, avec des gravures sur bois. Il y en a sans doute eu d’autres éditions ; toujours est-il que tout récemment, en 1849, le professeur allemand O.-L.-B. Wolff en a fait le 8e volume[100] de sa collection de romans populaires qu’il a publiée à Leipzig chez Otto Wigand. Le prologue y est plus court, et l’on y voit, bien qu’en très petit nombre, quelques histoires nouvelles, celles de Pénélope et de Lucrèce, absentes de l’ouvrage original, mais qui prouvent que, dans ses éditions successives, la traduction de Marquard vom Stein a subi quelques remaniements. Le titre y est devenu : « Un miroir de la vertu et de l’honneur des femmes et demoiselles, écrit pour l’instruction de ses filles par le très renommé chevalier de La Tour, avec de belles et utiles histoires sacrées et profanes. »

[99] Allgemeines bibliographisches Lexikon von Friedrich Adolf Ebert. Leipzig, 1821, in-4o, t. I, col. 317, no 4078.

[100] In-12 de 171 pages.