Ce ne fut qu’en 1514 que parut la première édition françoise, à Paris, chez Guillaume Eustace[101]. C’est un in-folio gothique, à deux colonnes, de xcv feuillets chiffrés, précédés de 3 feuillets pour le titre et la table et suivis d’un feuillet séparé, au recto duquel une gravure en bois représentant le pape, l’empereur et le roi de France, et au verso la marque de Guillaume Eustace. Cette gravure se trouvoit déjà au verso et la marque sur le recto du titre, qui est celui-ci : « Le chevalier de la tour et le guidon des guerres, Nouvellement imprimé à Paris pour Guillaume Eustace, libraire du roy, Cum puillegio Regis », et au bas : « Ilz se vendent en la rue neufue nostre Dame, à lenseigne De agnus dei, ou au palais, au troisiesme pilier. Et en la rue saint-iacques, à l’enseigne du crescent. » A la fin se trouve cette mention : « Cy fine ce présent volume intitulé le chevalier de la tour et le guidon des guerres, Imprimé à Paris en mil cinq cens et quatorze, le neufiesme iour de novembre. Pour Guillaume Eustace, libraire du roy et juré de luniversité, demourant en la rue neufve nostre-dame, à lenseigne de agnus dei, ou au palais, en la grant salle du troisiesme pillier, près de la chappelle où len chante la messe de mes seigneurs les presidens. Et a le Roy, nostre sire, donné audit Guillaume lettres de privilege et terme de deux ans pour vendre et distribuer cedit livre affin destre remboursé de ses fraiz et mises. Et deffend ledit seigneur à tous libraires, imprimeurs et autres du royaulme de non limprimer sus painne de confiscation desditz livres et damende arbitraire jusques après deux ans passez et acomplis à compter du iour et date cy dessus mis que ledit livre a esté acheué d’imprimer. »
[101] La Croix du Maine (Bibliothèque françoise, édit. de 1772, I, 161 et 277) ne parle que de cette édition, sur la foi de laquelle il a dit que le Guidon des guerres étoit de notre auteur.
Le texte des Enseignements, dans cette édition de Guillaume Eustace, occupe les feuillets i à lxxii ; les feuillets lxxiii à lxxxv sont occupés par le livre de Melibée et de Prudence, que l’éditeur a trouvé, comme on le voit dans le manuscrit de Londres et celui de Paris (70731), à la suite de celui dont il s’est servi ; mais, avec peu de scrupule et pour bien donner au chevalier de La Tour le livre de Mélibée, sur lequel nous n’avons rien à dire ici, tant il est maintenant connu, il a écrit un raccordement par lequel il met Mélibée dans la bouche du chevalier. Enfin, les feuillets lxxxv à xcv offrent le Guidon des guerres « fait par le chevalier de La Tour », ouvrage de stratégie qu’un autre raccordement[102] de Guillaume Eustace met aussi dans la bouche du chevalier. Il formoit probablement la troisième partie du manuscrit suivi par Guillaume Eustace, et n’est nullement du chevalier de la Tour[103].
[102] Le raccordement est d’autant mieux fait qu’on le fait parler de ses fils : « Affin que tous nobles hommes et mesmement vos frères, quand ils se trouveront entre vous, en voyant cestuy livre y puissent aussi bien que vous prendre quelque doctrine… J’ay, touchant le fait des armes, cy en la fin mis ung petit traicté appellé le Guidon des guerres, lequel jadis je redigeai par l’ordonnance de mon souverain seigneur le très chrétien roy de France… »
[103] Comme le dit M. P. Paris (Man. françois, V, 85-6), il est étonnant que les bibliographes n’aient pas remarqué la fausseté d’attribution de ces deux ouvrages. Debure (Catal. La Vallière, I, 406), cataloguant l’imprimé à la suite d’un ms., avoit, sans nier l’attribution, fait remarquer que le Guidon ne se trouvoit pas dans celui-ci.
Le texte est orné de gravures sur bois, mais, moins soigneux que l’éditeur allemand, Eustace a employé bon nombre de bois tout faits, dont quelques uns se rapportent très peu au sujet qu’ils sont destinés à présenter aux yeux. Dans les exemplaires sur papier le format est très petit in-folio ; dans ceux sur vélin, la justification a été réimposée, et le volume est plus grand. La Bibliothèque en possède un superbe exemplaire, avec 27 miniatures, que M. Van Praët[104] dit avoir passé dans les ventes de Pajot, comte d’Onsembray (no 527, 240 l. 19 s.), de Girardot de Préfond (no 890, 193 l.), de Gaignat (no 2253, 200 l.), de La Vallière (no 1339, 300 l.), de Mac Carthy (no 1549, 615 l.). M. Brunet (I, 649) paroît traiter comme le même celui qu’il indique comme vendu chez Morel Vindé 631 fr., et chez Hibbert, 33 livres, 12 shilings.
[104] Van Praët, Livres sur vélin de la bibliothèque du roi, t. IV, no 388, p. 263-4. Ebert nous apprend qu’il y en avoit aussi un exemplaire sur vélin dans l’ancienne bibliothèque d’Augsbourg. Ce doit être celui que M. Van Praët indique comme vu par Gercken (Reisen, I, 262) et par Hirsching (Reisen, II, 180) chez les frères Veith, à Augsbourg. Un troisième exemplaire devroit s’en trouver dans la bibliothèque de Genève (Van Praët, 264).
Comme texte, il faut reconnoître, à la louange de Guillaume Eustace, que, pour un éditeur du seizième siècle, il pourroit avoir fait bien plus de modifications. Le prologue est beaucoup moins en vers, l’orthographe est modernisée ; mais le texte a certainement été plus respecté qu’il ne l’étoit d’ordinaire à cette époque. La seconde impression, qui doit cependant avoir été faite sur celle-ci, est au contraire pleine de fautes grossières, à ce que me dit un juge très compétent, qui l’a eue entre les mains. Elle est in-4o de 208 pages, y compris 6 pages de table. Elle a un frontispice représentant un chevalier armé, un genou en terre, et a pour titre : « S’ensuit le chevalier de La Tour et le Guidon des guerres, avec plusieurs autres belles exemples, imprimés nouvellement par la veuve Jehan Trepperel[105]. » M. Brunet, qui la dit gothique et nous apprend qu’elle a été vendue, chez Heber, 6 livres 15 shillings, ajoute « et Jehan Jehannot », après le nom de la veuve Trepperel. M. Bertin en possédoit un exemplaire qui, à sa vente (1853, no 123), a été adjugé au prix de 780 fr.
[105] Bulletin du Bibliophile, 1re série, no 14, février 1835, p. 11, no 1379.
Après avoir examiné successivement, comme je l’avois promis, la biographie et l’œuvre du chevalier, ainsi que les manuscrits et les éditions de son livre, je lui laisse enfin la parole, en m’excusant de la longueur à laquelle ces développements sont arrivés. Mais si, dans un travail d’ensemble sur notre ancienne littérature, l’ouvrage du chevalier de La Tour peut n’être cité qu’en passant, tous les renseignements qui s’y rapportent devoient être réunis dans un essai qui lui est spécialement consacré et qui se trouve en tête de son livre.