Qui tant nous souloit amer.

Et ainsi la regretoient. Et après ce elle avoit telle coustume que, se elle sceut aucune povre gentilfemme qui feust mariée près d’elle, elle l’ordonnast et arroiast de joyaulx et de mantel et lui faisoit tant de biens qu’elle povoit, et, se elle n’y allast, elle y envoiast de ses damoyselles l’arroyer et lui faire honneur, et aloit aux enterremens des povres gentilz hommes et gentilz femmes et leur donnoit la cire ou ce qui leur faisoit mestier, et puis se revenoit mangier en son hostel, et ne souffrist pas que gens qu’elle eust leur fist nul coust. Son ordonnance de chascun jour estoit qu’elle se levoit assés matin et avoit tousjours deux frères et deux ou iij. chappelains qui lui disoient matines à notte et messe à notte, sans les autres messes, et, quant elle estoit levée, elle venoit tout droit à sa chappelle, et entroit en son oratoire, et là disoit ses heures, tant comme l’en disoit matines et une messe. Et après elle se aloit arraier et attourner, et après cela elle s’aloit esbattre ès vergiers ou à l’environ son hostel, en disant ses heures, puis venoit faire aucunes petites messes dire et la grant messe, et puis aloit disner, et, après disner, s’elle sceut aucun malade ou femme en gésine, elle les aloit veoir et visiter et leur feist porter de sa meilleure viande et du vin, et là où elle ne povoit aler, elle tramettoit un varlet tout propre sur un petit cheval, qui aloit veoir les malades là où ilz estoient, et leur portoit vin et viandes. Et après vespres elle aloit soupper, se elle ne junast, selon le temps et la saison, et faisoit au soir venir son maistre d’ostel, et vouloit savoir que l’en mengeroit lendemain, et ordonnoit de ses choses qui failloient, et vivoit par bonne ordenance, et vouloit que l’en se pourveist de loing des choses qui estoient necessaires pour son hostel. Elle faisoit moult de abstinences, et entre les autres choses elle vestoit la haire le mercredi, le vendredi et le samedi. Comment je le sais, je vous le diray. La bonne dame morut en un lieu qu’elle tenoit en douaire, qui estoit de monseigneur mon père, et, quant elle fust morte, nous y venismes demourer, mes suers et moi, qui estions encore petis. Et fut depecié le lit où elle morut ; si fut trouvée dedans une haire. Si avoit leans une damoiselle moult bonne femme, qui avoit demeuré avecques la dame ; si prist la haire et la mist en sauf, et nous dist que estoit la haire à sa feue dame, et qu’elle la vestoit troix jours de la sepmaine, et nous compta la bonne vie et les meurs d’elle, et comment elle se levoit chacune nuit iij. fois du moins et s’agenouilloit en la venelle de son lit et rendoit graces à Dieu, et prioit pour les mors et faisoit moult d’abstinences, et estoit piteable ès povres et moult charitable et de moult sainte vie. La bonne dame, qui bien fait à nommer, eut nom madame Olive de Belle Ville, et je lui oy dire que son frère tenoit bien xviij. mil livres de rente ; mais pour ce elle estoit la plus courtoise dame et la plus humble que je vy oncques, selon mon avis, et qui moins se prisoit et moins estoit envieuse, ne jamais ne voulsist que l’en mesdeist de nulz ne ne voulsist oïr parler maulx de nulz, et que l’en parlast devant elle, et quant aucuns en parloient, elle les desblasmoit et disoit que, si Dieu plaist, ilz se amenderont, et que nulz ne savoit qui lui estoit à venir, et que nulz ne devoit juger d’autruy, et que les vengences et les jugemens de Dieu estoient moult merveilleux, et ainsi reprenoit ceulx qui le mahain et les maux parloient d’autruy, et les faisoit taire, sans les esbaïr de ce que elle les reprenoit ainsi. Et ainsi doit faire tout bon homme et toute bonne femme à l’exemple de ceste. Et saichiez que c’est une noble vertu que non estre envieux ne joieux du mal d’autrui recorder, selon Dieu et selon son honneur. Et, pour certain, la bonne dame disoit que ceulx qui se ventoient et reprouchoient les maulx et les vices d’autruy et qui voulentiers se bourdoient de leurs voisins et d’autruy, que Dieux les punissoit de telz vices ou eulx ou les prouchains de ceulx, dont ilz avoient puis honte. Et ce ay-je souvent veu avenir, comme disoit la bonne dame ; car nul n’a que faire de jugier ni reprouchier ne enquerre le mal de son voisin ne d’autruy. Et toutesfois il me souvient bien de beaucoup de bons dis de la bonne dame ; si n’avois-je que environ ix. ans quant elle morut. Si vous di bien que, se elle eust bonne vie, elle ot bonne fin, si belle que ce seroit belle chose à le raconter. Mais long seroit, et dist l’en communement que de bonne vie bonne fin, et pour ce est bel exemple de faire comme elle fist.

Cy parle des trois enseignemens que Cathon dist à Cathonnet, son filz.

Chappitre VIXXVIIIe.

Un autre exemple vous vueil dire comment Cathon, qui fut si saige qu’il gouverna toute la cité de Romme, et fist moult d’auctoritez, qui encore sont grans memoires de lui, cellui Cathon ot un filz, et, quant il fut ou lit de la mort, il appella son filz, qui avoit nom Cathonnet, et lui dit : « Beau filz, j’ay vesqu moult longuement, et est tamps que je laisse cest monde, lequel est fort à congnoistre et moult merveilleux, et toujours empirera, comme je pense. Mais toutesfois, beaux chier filz, je aroye moult chier que vostre gouvernement fust bon, à l’amour de Dieu et à l’onneur de vous et de tous vos voisins et vos amys. Si vous ay baillié par escript moult d’enseignemens qui moult vous pourront prouffiter, si vous voulez mettre cuer à les retenir. Et toutesfois me suis-je pensé encore de vous en dire trois autres avant ma mort. Si vous prie de les bien retenir et les garder.

» Du premier enseignement. Le premier des trois enseignemens est que vous ne prengniez office de vostre seigneur souverain, en cas que vous aurez assez chevance et bonne souffisance. Car qui a son estat bon et souffisant, il a toute souffisance, autant selon comme roy et empereur peut avoir, et ne doit plus demander à Dieu. Et pour ce ne vous devez pas mettre à subjection de perdre par une mauvaise parole ou par un mal raport tout ce que vous avez ; car, beaux fils, il est des seigneurs par le monde de plusieurs manières, comme de hastis et qui croient de legier. Et, pour ce, qui a souffisance doit bien doubter de soy mettre en nul peril de avanturer son estat et honneur pour servir gens de legière voulenté.

» Le second enseignement. Le second enseignement est que vous ne respitez homme qui a mort desservie, et par espacial qui est coustumier de faire mal ; car ou mal qu’il feroit après vous seriez participant et en tous les maulx qu’il feroit, et à bon droit.

» Encore de Cathonnet. Le tiers enseignement est que vous essaiez vostre femme, pour savoir se elle saura bien celler et garder vostre secret qui touchera l’onneur de vostre personne ; car il en est de moult saiges et de bonnes qui scevent bien celer et qui donnent de bons advisemens, et si en est de telles qui ne se pourroient tenir de dire tout ce que l’en leur dit, aussi bien contre elles comme pour elles. » Et ainsi le saige Cathon bailla ces trois enseignemens à son filz au lit de la mort. Si advint que le preudomme morut, et son filz demeura, qui estoit tenu pour saige, et tant que l’empereur de Romme lui bailla son filz à le garder et à l’apprendre et endoctriner. Et après cela, il lui fist parler d’estre avec lui et de gouverner les grans faiz de Romme et lui fist promettre de grans prouffis, et tant que, pour la convoitise des grans prouffiz, il se consentist à prendre l’office et s’en charga, et lui fist convoictise oublier l’enseignement de son père. Et quant il fut en cellui office et il chevauchoit par la maistre rue de Rome à grant compaignie de gens qui le suivoient, si encontra un larron que l’on menoit pendre, qui estoit moult bel juenne homme. Si avoit un de sa compaignie qui lui va dire : « Sire, pour la nouvelleté de vostre office, vous povez bien respiter cest homme que l’on va deffaire. » Si dist qu’il disoit voir ; et, sans demander ne enquerre du fait, il le respita et le fist delier et l’en envoier, pour essaucier la nouveaulté de son office. Si fut bien hastiz et ne lui souvint pas à l’eure du commandement que son père luy avoit fait.

De ce mesmes. Et quant vint la nuit, qu’il eut dormy le premier somme, si avoit veu moult d’avisions sur cette matière, et tant qu’il lui va souvenir qu’il avoit enfraint deux des commandemens de son père, et qu’il ne failloit plus que le tiers. Si fut moult pensis, et toutesfois il dit à soy mesmes qu’il essaieroit ce tiers, c’est-à-dire que il essayeroit de sa femme si elle le sauroit bien celler d’un grant conseil si il le disoit à elle. Si attendi que sa femme s’esveilla, et lors il lui dist : « M’amie, je vous deisse un très grant conseil qu’il touche ma personne, si je cuidasse que vous le tenissiez secret, et que vous ne le deissiez à riens qu’il soit. » — « Ha, mon seigneur », dist-elle, « par ma bonne foy, je ameroye mieulx à estre morte que vous descouvrir de conseil que vous me deissiez. » — « Ha, m’amie », dist-il, « dont le vous diray-je ; car je ne vous sauroie riens celler. Il est ainsi que devant hier, si comme j’aloie en nostre hostel, le filz de l’empereur, que nous avions en garde, me fist courroucié et me dist mon desplaisir. Si avoie bien beu et estoie courroucié d’autre chose ; si me marry tant avecques lui que je l’occis. Et encore fis-je plus fort, car je arrachay le cuer de son ventre, et le fis confire en bonne dragée et l’envoyay à l’empereur son père et à sa mère, lequel ilz ont mengié, et ainsi me suis-je vengié de lui. Mais je sçay bien que c’est moult mal faict et m’en repens ; mais c’est à tart. Je vous prie de bien celler ce conseil, car je ne le diroie à nul du monde que à vous. » Et celle commença à souspirer et à jurer que, puis que l’advanture estoit ainsi advenue, que jamais ne le diroit. Si se passa ainsi la nuit, et, quant vint qu’il fut jour, celle envoya querre une damoiselle qui demouroit en la ville, qui à merveilles estoit s’amie et sa privée, et à qui elle disoit tous ses grans conseilz. Et quant elle fut venue, elle commença à souspirer et à gemir, et l’autre lui demanda : « Ma dame, que avez-vous ? Vous avez aucune grant tristesse en vostre cuer. » — « Vrayement, m’amie, je l’ay moult grant ; mais je ne l’ose dire à nul, car je vouldroie mieulx estre morte que il feust sceu. » — « Ha, ma dame », dit-elle, « par sa foy, celle seroit bien hors du sens qui descouvreroit un tel conseil, se vous le disiez. Et, quant est de moy, se vous le m’aviez dist, je me laisseroie avant les dens traire que le dire. » — « Voire », dist la femme Cathonnet, « le vous pourroie-je dire et moy fier en vous ? » — « Ouil, par ma bonne foy », dist-elle ; et l’autre en prist la foy et le serement, et au fort elle descouvry tout, comment son seigneur avoit occis le filz de l’empereur, et envoyé le cuer en espices au père et à la mère, qui l’avoient mengié. Et l’autre se seigna et fist la merveilleuse, et dist qu’elle le celeroit moult bien. Mais il luy fut moult tard de le dire, et tant que, quant elle fut departie de liens, elle ala tout droit à la court de l’empereur, et vint à l’emperière, et s’agenouilla pour faire le bienvenant, et lui dist : « Ma dame, je vueil parler à vous secretement d’un grant conseil. » — Et lors l’emperière fist ruser ses femmes de sa chambre. Lors celle lui va dire : « Ma dame, le grant amour que j’ay à vous et le grant bien que vous m’avez fait et que j’espère que vous me faciez encore me fait à vous venir dire un grant conseil, lequel si ne diroie à nulluy fors à vostre personne, car je ne pourroye souffrir vostre deshonneur pour riens.

» De ce mesmes. Ma dame, il est ainsi que vous et monseigneur l’empereur amez plus Cathonnet que nul, et bien y appert, car vous l’avez fait tout gouverneur de la cité de Romme, et encores, pour lui monstrer plus grant amour, vous lui aviez baillié à gouverner vostre filz. Si vous en a fait telle compaignie qu’il l’a occis et en a arrachié le cuer de son ventre et le vous a fait mengier en espices. » — « Qu’est-ce que vous dictes ? » dist l’emperière. « Ma dame, par ma foy, je vous dy voir pour certain ; car je le sçay si bien comme de la bouche de sa femme propre, qui le m’a dit en grant conseil, et en est la bonne dame moult à malaise de cuer, comme celle que j’en ay oy plourer. » Et, quant l’emperière l’entendy ainsi, à certes sy s’escria à haulte voix : « Las ! lasse ! » et commença à faire si grant dueil que c’estoit merveilles à veoir, et tant que les nouvelles en vindrent à l’empereur comment l’emperière faisoit si grant dueil. Lors il fut moult esbahis et vint là, et lui demanda pourquoy elle faisoit tel dueil ; et celle à paine lui povoit respondre, et au fort elle lui compta tout ce que la damoiselle lui avoit dit de leur enffant. Et quant l’empereur oït les nouvelles qu’ilz avoient mengié le cuer de leur enffant, si fut moult doulant et courroucié, ne fait mie demander comment, et erraument commanda que Cathonnet fut pendu haultement devant tous et qu’il n’y eust point de faulte. Lors ses gens le alèrent querir et lui distrent le commandement de leur seigneur, et que c’estoit pour son filz qu’il avoit occis. Si va dire Cathonnet : « Seigneurs, il n’est pas mestier que tout ce que l’en dit soit vray. Vous me mettrez en prison et direz qu’il est trop tart et que demain, quant le ban sera fait devant le pueple, sera mieulx faite la justice. » Si l’amoyent moult toutes manières de gens, et le firent ainsi comme il le requist, et fut dist à l’empereur que ce seroit plus grant solempnité et le mieulx d’en faire justice landemain, et qu’il estoit trop tart, et l’empereur l’ottroia, qui grant dueil demenoit de son filz. Et toutesfois, comme l’en menoit Cathonnet en la chartre, il appela un de ses escuiers et lui dist : « Va-t’en à tel baron », et lui nomma, « et lui dis comment l’empereur cuide que j’aye occis son filz, et que je lui mande que demain, dedans heure de prime, il amaine cy l’enffant, ou autrement je serois en grant peril de mort villaine. » Cellui escuier s’en parti et chevaucha à nuitée, et, entour mienuit, il arriva en l’ostel du baron à qui Cathonnet avoit baillé l’enffant en garde, comme à son grant amy et voisin, lequel baron estoit preud’omme et saige, et à merveilles s’entr’amoient. Et, quant l’escuier arriva, il hucha à haulte voix, et tant fist qu’il vint au lit du baron à qui Cathonnet avoit baillé le filz de l’empereur, et lui compta le fait, comment l’en avoit donné à entendre à l’empereur que Cathonnet avoit occis son fils, et tellement qu’il en estoit mis en prison, et le devoit-on landemain pandre. Quant cellui baron l’entendit, si fut moult esmerveilliez de ceste adventure, et lors il se leva courant, et fist arroier ses gens, et vint au lit du filz de l’empereur, et lui compta celle merveille. Et, quant l’enffant l’entendit, il ne fait pas à demander se il en ot grant dueil, comme cellui qui se hasta de lever et fist esveiller tous les autres, car à merveilles amoit son bon maistre Cathonnet. Si vous laisse à parler de l’enffant de l’empereur et du baron, et reviens à Cathonnet, qui estoit prisonnier.