Comment Cathonnet fu prisonnier. Cathonnet estoit à merveilles amé à Romme de toutes manières de gens, comme cellui qui estoit saige, doulx, humble et courtoys. Si dist au matin à un sien grant amy que à l’avanture il feist secretement cachier les pendars de la ville jusques à heure de tierce, et l’autre le fist ainsi et eut son gré jusque à ceste heure. Si fut environ prime amené au gibet Cathonnet avec toute la commune gent de Romme. Et là ot moult plouré de toutes gens qui là estoient, et encores l’eust-il plus esté ; mais ils cuiderent qu’il eust commis le fait dont il estoit accusé. Mais de cela ilz se donnoient grans merveilles et disoient : « Comment a esté si saige homme tempté de l’ennemy comme d’avoir fait si grant cruaulté d’avoir occis le filz de l’empereur et leur en avoir fait mangier le cuer ? Comment puet-ce estre ? » Si y en avoit grans paroles entr’eulx, dont les uns le creoient et les autres ne le povoient croire. Et toutesfois il fust mené au gibet, et demandoit l’en où estoit le pendart, et le fist l’en huchier partout et nul ne respondoit, dont il advint grant merveille ; car cellui lequel Cathonnet avoit respité de mort et sauvé la vie quant l’en le menoit pendre saillist avant et dist : « Seigneur, le fait qu’il a fait est villain, et, pour honneur de l’empereur, je m’offre à faire l’office, s’il n’y a autre qui le face. » Et chascun si le regarda, et distrent : « N’est-ce pas cellui que Cathonnet respita de mort ? » — « Par foy », dirent-ils, « c’est cellui sans autre. » Si se commencièrent tous à seigner et distrent : « Vraiement, cellui est bien fol à droit qui respite larron de mort. » Et Cathonnet le regarde et lui dist : « Tu es bien appert ; il te souvient pou du temps passé ; mais ainsi est des merveilles du monde. » En entretant ils regardèrent une grant pouldre de chevaulx et ouirent grans cris qui crioient à haulte voix : « Ne occiez pas le preudhomme. » Et ils regardèrent chevaulx venir courans, et virent le filz de l’empereur qui venoit sur un coursier, si tost comme il pouvoit, en disant : « Ne touchiez à mon maistre Cathonnet, car je suis tout vif. » Lors furent tous esmerveilliez de ceste chose, et l’enffant descendy du cheval et va deslier son maistre, et le baisier en plourant moult doulcement et en disant : « Ha, mon doulx amy et maistre, qui vous a ce pourchacié, ne si grant mençonge trouvée, et comment a monseigneur mon père si legièrement creu ? » Et en disant cela, il le rebaisa et acola, et le peuple, qui estoit esmerveillé, voiant la pitié et la bonne nature de l’enffant plourant tendrement, de la grant joye et de pitié qu’ils avoient ilz mercioient Dieu grandement de celle delivrance, et estoient tous esbahis de celle merveille. Et toutesfois l’enffant fit monter Cathonnet sur un cheval et l’emmena au long des rues de Romme par les resnes du cheval jusques au palais de l’empereur. Et quant l’empereur et sa femme oyrent la nouvelle de leur enfant, ilz saillirent encontre, lui faisant grant joye. Et quant ilz virent leur enffant qui amenoit Cathonnet par la resne du cheval et tout le pueple, si furent moult esmerveilliez de cette adventure, et si se tenoient moult honteux devers Cathonnet, et vindrent à lui et le accolèrent et baisèrent, et lui firent la plus grant feste, la plus grant joye et le plus grant honneur qu’ilz peurent, et se excusèrent devers lui de cellui fait, et leur fils leur dit : « Ha, mon seigneur, comment vouliez-vous faire si hastive justice sans avoir avant bien enquis du donneur à entendre ? Car hauts homs comme vous en seroit plus tost blasmé que un autre ; car, se vous l’eussiez fait destruire sans cause, regardez quel domaige et quelle pitié, et certes je n’eusse jamais eu joye au cuer ; car, se je sçay nul bien, c’est par lui. » Et l’empereur lui respondist : « Beaux fils, c’estoit mal fait à nous, et y avons eu grant honte et grant vice. Mais l’amour que nous avions à toy, en esperance que tu vailles et que tu faces aucun grant bien, nous tolist toute rayson et nous troubla le sens. » Adonc Cathonnet parla devant tous en disant ainsi : « Sire, ne vous esmerveilliez pas de ceste chose, car je vous diray comment il est avenu. Il est vray que j’ay eu le plus saige homme à père, comme l’en disoit, qui feust en son temps en cest païs. Si me monstra moult de bons enseignemens, se j’eusse esté saige à les retenir. Et toutesfois, quant il fut au lit de la mort, il me hucha, comme cellui qui grant desir avoit que je eusse aucun bien. Sy me pria de retenir iij. enseignemens entre les autres. Et pour ce, je les vueil recorder pour estre exemplaire ou temps à venir, comme cellui à qui ilz sont avenus et qui a fait le contraire.

Le premier enseignement que il me dist, fut que, se Dieux me donnoit bonne chevance, que j’en devoie Dieu mercier et avoir en moy souffisance, et que je ne devoye convoittier ne demander plus à Dieu et au monde, et, pour ce que j’avoie souffisance, que je ne me misse en nulle manière en subjection d’avoir office de mon souverain seigneur, par espoir de convoitise de m’y mettre pour avoir des biens plus, car aucun envieulx ou aucun faulx rappors me feroient perdre moy et le mien. Car grant chose est de grant seigneur qui est de legière et hastive voulenté ; car aucunes fois aucuns ne enquièrent pas les veritez des choses données à entendre, et pour ce font moult d’estrange et de hastifz commandement, et pour ce en avez tous veu cest exemple qui m’a deu estre si grief et si villain. Car si j’eusse creu le conseil de mon père, je n’eusse mie esté ou party où j’ai esté. Car, Dieux mercis, j’avoye des biens terriens assez et trop plus que je n’avoye deservy envers Dieu, et me povoie bien deporter de prendre office. Le secont enseignement fut que je ne rachetasse point homme qui eust mort desservie, et par especial larron ne homicide qui autre fois en a ouvré, et que, si je le faisoie, je seroye participant en tous les maulx que il feroit dès là en avant, et que jamais ne me aimeroit. Et cellui commandement je l’ay enfraint comme de cellui qui aujourd’huy s’est offert de moy pendre, lequel j’avoie respité de mort ; si m’a offert petit guerdon, et toutefois vous en avez veu l’exemple. Le tiers enseignement estoit que je essaiasse ma femme avant que lui dire ne descouvrir nul grant conseil, car il y avoit trop de peril. Car il en est assez qui scevent trop bien celler et en qui l’en trouve de bons conseils et de bons confors, et en est d’autres qui ne sauroient riens celler. Je pensay l’autre nuit en mon lit que j’avoie enfraint deux des enseignemens de mon père, et que je essayeroye le tiers. Si esveillay ma femme et lui dis pour la essayer que j’avoie occis le fils de l’empereur et donné en espices le cuer à l’empereur et à l’emperière, et que, sur l’amour qu’elle avoit à moy et sur quanques elle povoit envers moy meffaire, qu’elle le celast si bien que jamais n’en feust riens sceu. Si ay bien esprouvé comment elle m’a bien celé, comment chascun puet bien veoir. Mais je ne m’en donne pas trop grant merveille, car ce n’est pas nouvelle chose que femme saiche bien tousjours celler les choses que l’en lui dit. Car il en est de plusieurs manières, comme nature leur apporte, et en est d’unes, et d’autres de bien saiges et de soubtil engin, et que jamais ne descouvreroient le conseil de leurs seigneurs et des autres aussy.

Encore parle Cathonnet. « Si avez ouy comment il m’en est prins, et que je n’ay autrement creu le conseil de mon père, qui tant fust saige homme, si ce m’en est deu moult mal prendre. » Et toutes foys il dist à l’empereur : « Sire, je me descharge de vostre office. » Si en fut deschargié à grant peine, et toutes fois fust-il retenu à estre maistre du conseil de Romme, et especialement des grans fais. Et lui fist l’empereur grans prouffis et lui donna de grans dons et l’ayma moult instans, et regna bien et moult saintement en l’amour de Dieu et du pueple.

Et pour ce, mes belles filles, a cy bon exemple comment vous devez celler les conseils de voz seigneurs et ne les dire à nully de monde, car par maintes fois il en advient moult de mal, telles fois que l’en ne s’en donne garde. Car à bien celler, et par especial ce que l’en deffault, ne puet venir se bien non. Et aussy comme la sayette part de l’arc cordé, et, quand elle est partie, il convient qu’elle preingne son bruit, ne jamais ne reviendra à la corde jusques à tant qu’elle ait féru quelle chose que ce soit, tout aussi est-il de la parole qui ist de la bouche, car puis qu’elle en est yssue elle n’y puet rentrer qu’elle ne soyt ouye et entendue, soit bien, soit mal. Et pour ce est-ce belle chose, si comme le sage Salemon dit, que l’on doit penser deux fois ou trois la chose avant que la dire, et penser à quelle fin elle pourroit tourner, et ainsi le doivent faire toutes saiges femmes. Car trop de maulx en ont esté fais et engendrez, de descouvrir conseil et choses qui ont esté dictes en conseil. Sy vous pry, belles filles, qu’il vous vueille souvenir de cest exemple, car tout bien et tout honneur vous en puet venir, et si est une vertu qui eschiève moult de haynes et de maulx. Car je sçais et cognois plusieurs qui ont moult perdu et ont souffert moult de mal et de très grans haynes pour trop legierement parler d’autruy et pour recorder les maulx qu’ils oyent dire d’autruy, dont ilz n’ont que faire. Car nul ne scet que luy est à venir, Et cellui et celles sont saiges de sens naturel qui ne sont mie nouveliers, c’est à dire qui se gardent de recorder la faulte ne le mespris d’autrui. Car Dieux aime celui qui desblasme ceux que l’on blasme, soit à tort, soit à droit, car à taire le mal d’autrui ne puet venir que tout bien, si comme il est contenu ou livre des saiges, et aussi en une evangille.

Cy fine le Livre du Chevalier de La Tour.

Deo gratias.

NOTES ET VARIANTES[106].

[106] L. signifie le manuscrit de Londres ; P. 1, P. 2, les mss. de Paris, 7403 et 7073.

[Pag. 2, lig. 20]. Ce qu’il faut entendre par cette reine Prines ou Prives de Hongrie et par son livre me paroît fort douteux. Legrand d’Aussy propose d’y voir « Elisabeth de Bosnie, femme de Louis Ier, surnommé le Grand, et mère de trois filles, dont Catherine, l’aînée, fut accordée en 1374 à Louis de France, comte de Valois » ; mais il n’a pas vu que son explication étoit inadmissible dès le point de départ, puisqu’il est certain que le livre de notre auteur n’est pas postérieur à 1372, date antérieure à cet accord. A prendre une reine contemporaine, il vaudroit mieux y voir Jeanne de Bohême, première femme du roi de France Jean II, dont il est question dans le commencement de Saintré, et qui mourut en 1349, avant l’avènement de son mari à la couronne. Mais il est plus juste de croire que, jusqu’à nouvel ordre, l’allusion de ce passage reste inexpliquée.

[Pag. 13, lig. 5], demenoient : L., espinoient ; P. 2, espigoient.