—Je m'engage à l'Opéra.
—Vous?
—Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut.
—Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, hâtez-vous: on est en pourparlers avec Lélio. Attendez! oui, à cinq heures, Courtet viendra ici. (Elle parlait d'un personnage des plus influents dans les destinées du théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes était ici. J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites et aux reproches. Eh bien, je saurai où en sont les affaires qui vous intéressent.
Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence d'autant plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis quelque temps et qu'elle ne lui avait encore rien promis. Elle sentait bien qu'Adriani rejetterait son assistance; mais elle crut devoir lui donner un conseil qu'il reconnut très-sage.
—Gardez-vous de faire connaître votre position à ces gens-là, lui dit-elle. Si vous voulez un engagement de cinquante ou soixante mille francs, feignez de n'avoir pas le moindre besoin d'argent. Soyez réellement propriétaire d'un château dans le Midi; que la faillite de Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous avez un million; autrement, on vous offrira vingt mille francs. Il n'y a que les riches qu'on paye cher, vous le savez bien.
Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut chez ses connaissances pour s'informer de son côté, et cacha son désastre avec d'autant moins de scrupule que c'était une tache de moins sur la mémoire du pauvre Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que l'Opéra avait fait choix de son premier ténor et que le traité devait être signé dans la journée.
Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie, entre le directeur, que Courtet manda à cet effet, séance tenante, et Adriani, pour trois ans, et moyennant soixante-cinq mille francs par année. Ce que les influences les plus compétentes et les intérêts les plus déterminants eussent pu débattre longtemps sans succès, comme de coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.
Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani voulait s'enfuir.
—Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que Descombes est mort, et qu'il est mort chez moi. Dès que son pauvre corps sera enlevé, j'avouerai la vérité. Jusque-là, je crains qu'on ne vienne me tourmenter. J'ai eu soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui, voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, j'ai peur; je crains de me trahir; je sortirai après dîner, je ne rentrerai que demain. Laisser un mort tout seul pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais j'en deviendrai folle… Ayez pitié de moi!