Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de son malheureux ami, il souffrit moins que pendant cet affreux dîner où il ne fut même pas question d'art, mais d'affaires, de projets et de nouvelles du monde. Il se jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement désert et fermé. Des bougies brûlaient dans la chambre mortuaire, dont les portes restaient ouvertes sur une petite galerie sombre remplie de fleurs. Aucune cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le suicidé. Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille à l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le suicide pour fléchir les refus du clergé, et voulant que personne ne pût douter du châtiment qu'il s'était infligé à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le drap blanc qui dessinait les formes anguleuses du cadavre; mais aucune de ces prières qui sont, à défaut de foi vive, le dernier adieu de la famille et de l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée funèbre.

Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il eut vers Dieu des élans de cœur véritables, des attendrissements profonds et des effusions d'espérance, qui font, en somme, le résumé de toute invocation sincère. Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère inconnue aux vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer d'où elle est émanée, de l'assistance des âmes dont elle se sépare ici-bas. Les rites des religions ne sont pas de vains simulacres; les chants, les pleurs, toute cérémonie qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité extérieure est l'expression de cette assistance au-delà de la mort.

Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de remplacer tout ce qui manquait au suicidé. Une immense pitié, un pardon sans bornes s'étendirent sur lui, et le cœur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la caution de la réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le lui avait exprimé à lui-même, mais ce n'était pas assez. Dans une nuit de recueillement et de méditation, Adriani put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir comme pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer sur cette tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût pas osé accorder.

Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur d'âme, Adriani se rattacha à sa propre destinée par le sentiment du devoir. Il se dit que l'homme est condamné au travail, non pas seulement à celui qui amuse et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire l'âme. Il ne se dissimula pas que la société devait tendre à rendre le fardeau plus léger pour tous; que l'état parfait serait celui qui établirait un équilibre entre le plaisir et la peine, entre le labeur et la jouissance; mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les uns et trop peu sur les autres, il comprit que le choix de l'âme fière et courageuse devait être parmi les plus chargés et les plus exposés. Il vit en face, sur les traits contractés et déjà hideux du spéculateur, les traces du travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire servir d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, signe matériel et produit irrécusable à son origine du travail de l'homme. Il entoura d'une compassion tendre la mémoire de son ami; mais il condamna son œuvre, source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement opposé à la destinée de l'homme sur la terre et aux fins de la Providence.

Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût été digne d'en savourer sans remords l'éternelle douceur. Il lui sembla que, pour embrasser et retenir l'idéal, il fallait avoir souffert et travaillé plus qu'il n'avait fait.

—Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès les premiers jours, se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice de la douleur et que je la sentais digne d'entrer dans le repos des félicités bien acquises; et voilà aussi pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi elle a hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts, elle a été préservée de ma passion. Je ne la méritais pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie d'artiste que des roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à personne. Elle sentait bien que je n'avais pas, comme elle, subi ma part de martyre et que je n'étais pas son égal.

Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa de toute la vérité en lui disant un éternel adieu.

Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage qu'en regardant encore le front dévasté de Descombes et sa bouche contractée par le désespoir jusque dans le calme de la mort.

—Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée pour moi seul, que cette mort désolante pour les autres.

Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de gens recherchaient naguère l'opulence, l'audace et le succès.