Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude, à son prochain début. La place était vide depuis un mois. On lui donnait quinze jours pour être prêt à débuter dans Lucie.

Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était lié avec des gens de toute condition, et dans le nombre il pouvait choisir le capitaliste qui regarderait sa probité, son énergie et son talent réunis comme une caution infaillible. Il s'adressa à celui dont il était le mieux connu et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années de sa vie. On refusa de saisir d'avance ses appointements; on se contenta de prendre hypothèque sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet dans le délai de la promesse qui lui avait été faite, et Adriani reçut, en échange, ses titres de propriété sur la terre et châtellenie de Mauzères. Quand cette affaire fut réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement qu'au milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas. Il ne songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance, il fallait être, comme talent et comme caractère, aussi capable que lui de la justifier.

Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et maître de lui-même, mais mortellement triste au fond du cœur. Il n'avait pas eu à organiser son succès. La direction même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le monde entier, comme s'intitule la société parisienne, accourait de lui-même, prévenu d'avance en faveur de l'artiste, résolu à le soutenir en cas de lutte, curieux aussi de le voir sur les planches, et avide de pouvoir dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La jeunesse dilettante qui envahit ce vaste parterre savait l'histoire d'Adriani, sa récente fortune, sa ruine, sa résignation, sa conduite envers Descombes: car, en dépit de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On connaissait donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme avant d'aimer l'artiste.

La musique de Lucie est facile, mélodique, et porte d'elle-même le virtuose. Un grand attendrissement y tient lieu de profondeur. Cela se pleure plutôt que cela ne se chante, et, en fait de chant, le public aime beaucoup les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses, ne redoutait point cette partition, et savait qu'il n'y avait pas à y chercher autre chose que l'interprétation de cœur trouvée par Rubini. Il savait aussi que le public de l'Opéra français exige plus le jeu que le chant chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur soit plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand Rubini pleure Lucie, la main mollement posée sur sa poitrine, les gens qui écoutent avec les yeux le trouvent froid; ceux qui entendent sont saisis jusqu'au fond du cœur par cet accent profond qui sort des entrailles, et qui, sans imitation puérile des sanglots de la réalité, sans contorsion et sans grimace, vous pénètre de son exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani l'entendait; mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des effets. Il le savait, et il en avait entrevu de très-simples, que son inspiration ou son émotion devaient faire réussir ou échouer. Ayant cherché dans le plus pur de sa conscience d'artiste, il se fiait à sa destinée.

Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit le signal sans vertige. L'homme qui a veillé avec toute sa capacité et toute sa volonté à l'armement de son navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de la Providence, préparé à tout événement. Adriani était préservé par son caractère, par son expérience, par sa tristesse même, de la soif de plaire, de la rivalité de talent, de l'angoisse du triomphe, tourments inouïs chez la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable, le sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation de son juste orgueil et de sa chère indépendance. C'était bien assez de mal, sans y joindre les tortures de la vanité.

Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses plus chauds partisans et de ses amis les plus dévoués, il était absorbé par une idée fixe.

—Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai jamais! disait-il en lui-même. Dans cinq minutes, quand le rideau de fausse pourpre aura découvert mon visage, ma personne, mon savoir-faire, mon être tout entier aux yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant, ton époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui dont le souvenir te fera peut-être rougir. Ah! puisse-t-il ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne m'avoir pas aimé! Voilà le dernier vœu que je suis réduit à former!

On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien portant, si son costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas quelque préoccupation dont on pût le délivrer dans ce moment suprême. Il remerciait et souriait machinalement; mais les questions qui frappaient son oreille se transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui demandait: «Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce que vous ne vous en consolerez pas? Est-ce que vous pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il répondait intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une fatalité étrange; je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle, je n'aime qu'elle, et je ne crois pas pouvoir aimer jamais une autre qu'elle.»

On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui toucha le cœur en riant et s'écria:

—Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est admirable!