IX
Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait les sentiments intimes de notre héroïne. Mais, pour les faire bien comprendre, il faut retracer brièvement l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de la vie de sa maîtresse.
Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester classique dans cette très-simple histoire; car Laure de Larnac n'était rien moins que ce qu'on entend, en général, par une nature d'héroïne de roman. Elle n'était nullement romanesque, et l'imagination, qui jette dans les aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le moteur de ses volontés ni de ses actions.
Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était toute poésie, et Adriani avait trouvé le vrai mot pour la peindre: elle avait l'aspect tranquille et puissant d'une muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle, même dans le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte d'extase d'amour, une absorption constante dans la plénitude du cœur. Il est des êtres ainsi faits, des êtres extraordinairement intelligents, qui ne sont intelligents que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au risque de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de disséquer un peu trop l'être humain: le sentiment et la pensée, l'affection, la raison, l'imagination deviennent une seule et même faculté dans leur action sur une âme saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un de ces principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles natures, selon nous, sont celles qui commencent par aimer, et qui mettent ensuite leur sagesse et leur poésie d'accord avec leur tendresse.
Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement besoin d'aimer. Enfant, elle avait pleuré sa mère avec un désespoir au-dessus de son âge. L'amitié de son cousin Octave, enfant comme elle, avait été son refuge.
Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût passé en lui. De là une habitude et une nécessité d'aimer Octave qui eurent quelque chose de fatal et auxquelles les forces de la puberté ne changèrent et n'ajoutèrent rien de sensible pour elle-même.
Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant beau et bon, qui aimait autant que cela lui était possible; mais ce possible pouvait-il se comparer à la puissance de Laure? Nullement. La vie physique jouait un rôle trop prononcé dans cette organisation de chasseur antique. La divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la comprendre. Il était content d'être saisi et enlevé par elle; mais il restait chasseur. Ce fut la légende d'Adonis, que la déesse ravissait la nuit dans ses sanctuaires, mais qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois: «Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes gens, qu'il y trouva la mort.»
L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique par l'absence. Laure, arrachée à son compagnon d'enfance, en fit un amant dans son âme, dès qu'elle eut compris l'impossibilité sociale de se consacrer à son frère, à moins qu'il ne devînt son époux. Elle n'hésita pas un instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora que le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de sœur.
Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles accablements d'esprit, eussent dû jeter quelque soudaine clarté dans l'esprit de Laure. Elle ferma instinctivement les yeux, et son exquise chasteté ne comprit jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces de l'amour. Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle accepta avec son inaltérable douceur, résultat d'un magnifique équilibre dans sa propre organisation. Mais, peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces lacunes dans les soins de son mari. Octave était une espèce de sauvage inculte et incultivable. Les talents et l'intelligence de sa femme lui inspiraient un respect naïf, une vanité de paysan qui écarquille les yeux en voyant sa petite fille lire et écrire; mais il eût vainement essayé de comprendre et de sentir; il n'essaya point.
Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver blessée. Quand elle le voyait s'endormir auprès de son piano, elle continuait à le contempler et jouait comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait: «Hélas! madame, à quoi bon avoir appris tant de belles choses?» elle lui répondait avec un sourire d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis rêves!» Mais elle voyait bien que l'inaction était le supplice de son jeune mari, et que, faute de pouvoir remplir, seulement une heure, une occupation intellectuelle quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de mouvement et d'émotions physiques.