Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses goûts à la société de sa femme. Il le tenta même dans les premiers jours de leur union, en la voyant étonnée jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il éprouvait de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand air, et il n'y en avait pas assez, même dans un jardin, pour nourrir ses vastes poumons. Il lui fallait le vent de la course et le sommet des montagnes.
Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons du soleil, elle lui dit le cœur serré: «Je ne te reverrai donc pas avant la nuit?» il s'étonna de lui-même, et lui répondit:
—C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une petite chasse tranquille, et nous ne nous quitterons pas.
Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à cheval; mais elle reconnut bientôt que, même en ne lui imposant pas la chasse tranquille, même en supportant de la fatigue et affrontant des dangers, elle le gênait sans qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être seul. Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses compagnons et savoure ses périls, ses découvertes, ses ruses, son obstination, son adresse, sans en partager avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte un charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, de ses haltes. C'est son art, c'est sa poésie, à lui.
Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que les cris étouffés de sa femme retenaient au bord des abîmes, se sentit soulagé d'un grand poids quand il put s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et à sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement à lui adresser un reproche: pourvu qu'il fût heureux, elle ne s'inquiétait pas d'elle-même; mais elle sentit involontairement l'ennui et la tristesse de l'abandon. Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents, elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même à ses affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle remplit ses journées d'une activité qui eût préservé de la réflexion une tête plus vive, mais qui ne put remplir le vide de son cœur. Il lui eût fallu la présence assidue de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui les années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve à l'avenir qui la réunirait à lui sans distraction, sans partage, sans défaillance de bonheur. Elle avait quitté Paris et le monde avec joie, à l'idée de s'absorber dans le calme des félicités infinies, et elle se trouvait vivre en tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de Monteluz, la mère, était un de ces êtres froids, convenables, honnêtes, qui, par esprit de justice, ne veulent pas troubler violemment le bonheur des autres, mais qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter ni en adoucir la perte.
Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle ne se rendait pas bien compte à elle-même. Octave ne s'en doutait seulement pas. Il trouvait cette façon de vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa mère dans l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, et que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques sans subir le contrôle de ces désœuvrés. Il faisait comme avait fait son père: il vivait dehors pour ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre de les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait pas avec la rage d'un Indien, il pêchait avec la patience d'un Chinois. Il avait des chevaux à dresser, à panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à surveiller, opérations dont le bruit et le désordre étaient pour lui un spectacle et une musique en harmonie avec la rudesse de ses organes. Au retour de ces agitations, il adorait sa femme, mais il n'avait pas une idée à échanger avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les courts élans de sa passion, qui était pourtant réelle, ne se traduisaient par aucune délicatesse. C'était de la passion physique dans l'amitié. La tendresse et l'enthousiasme lui étaient également inconnus.
Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble pour que la femme arrivât à se dire qu'elle était malheureuse. Peut-être ne se le fût-elle jamais dit: sa puissance d'abnégation, son instinct de fidélité lui eussent fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand ce deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas de déceptions qu'elle ne s'était point encore avouées; mais un fait subsista dans son passé: c'est qu'elle n'avait connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle pleura naïvement des biens qu'elle n'avait jamais possédés.
L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde de révélations qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, elle pouvait être initiée à sa propre énergie, qu'elle ignorait et qui avait toujours été refoulée en elle par la crainte de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue triste, il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques de nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être la cause de sa tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer, le consoler, l'égayer et le presser de retourner à ses forêts et à ses étangs.
Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure. Quelques mots échappés à Toinette avaient suffi pour lui ôter tout sentiment de jalousie à propos de l'époux regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne lui serait pas difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur; mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve, et là se rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue si énergique dans une âme si éprouvée et si fatiguée.
Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir de veuve, si réel et si profond, que, par moments, il avait engourdi et menacé de détruire chez Laure la raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans un regret des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter, c'était bien le beau et bon jeune homme à qui elle s'était dévouée; mais ce qu'elle regrettait effectivement, c'était le temps de ses propres aspirations, de ses propres illusions. En perdant cet époux, elle avait vu disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès la première enfance, elle s'était consacrée à lui; elle avait été séparée de lui ensuite pendant huit années (de douze à vingt ans); c'était donc toute une vie qu'elle avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au début d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira mourir pour le rejoindre; elle regretta de ne pas succomber à son épouvante devant l'avenir.