L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. La perdre, c'est un état violent qui ne peut se prolonger sans amener la destruction de l'être ainsi privé du souffle régénérateur. C'était toute la maladie de Laure, mais elle était grave.

La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour latent, sans but connu, sans désir formulé, couvait sous la cendre. Laure en était arrivée au point de redouter sa propre douleur, et de désirer s'y soustraire; mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée et candide qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui remplace l'amour.

Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment de l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve de l'inconnu. Elle regardait les nuages et les étoiles, plongée dans des aspirations religieuses et métaphysiques qui la soutinrent pendant quelque temps; mais l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes sans limites et sans issue. Le catholicisme a écrit le mot mystère au fronton de son temple, sachant bien que, pour croire, il ne pas faut trop chercher. Le ciel ne se révèle pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme, à la science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos yeux éblouis et trompés, de fantaisies délirantes. Laure sentit que ces hallucinations la menaçaient. Épouvantée, elle en détourna ses regards et retomba brisée sur la terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser l'infini, et que son organisation positive dans l'affection (c'est-à-dire essentiellement humaine et par là excellente) s'y refusait plus que toute autre.

Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier pas vers lui fut une attention plus marquée qu'elle n'avait encore pu en accorder à aucun homme depuis son malheur; le second pas fut l'admiration envers une belle nature qui se révélait dans un talent sympathique; le troisième fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour face à face, elle en eut peur comme d'un spectre, et, pendant que l'artiste lui écrivait une lettre, qu'elle ne devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui suit:

«Noble cœur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que je vous quitte. J'ai trop peur de prendre les consolations que je recevrais de vous pour celles que je vous donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous dire de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites tout à l'heure quand vous étiez là? pourquoi ne me sont-elles pas venues? Voilà qu'elles m'apparaissent comme des lumières vives. C'est sans doute l'orgueil qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout à fait devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation: c'est de me laisser enivrer par le sentiment que vous m'exprimez, au point d'en être vaine et de vous cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que je me punisse du passé et du présent, il faut que je vous dise tout.

»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas être ma personne qui vous a charmé: vous avez pu aspirer sans doute aux plus belles, aux plus aimables femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme d'un être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif d'estime envers moi-même: je me croyais capable d'un grand, d'un éternel amour. Là était mon erreur, là est aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une puissance qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon ambition, au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi, et ne n'admirez plus, vous qui m'admiriez pour avoir su aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé!

»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas été pour l'homme qui m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me flattais d'être. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop souhaité de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chérir! Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât au point de s'ennuyer loin de moi. Ses distractions, ses amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé, j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais où est le mérite du silence? La soumission n'est là qu'un calcul d'intérêt personnel qui consent à souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage. J'aurais craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui que mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et anéantir à mon profit. Mon cœur était lâche, il était mécontent, c'est-à-dire coupable. La docilité extérieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile, on n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir ou de savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en gâtais la jouissance par une tristesse mal déguisée parce qu'elle était mal combattue et jamais vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui, en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont j'aurais dû lui faire un siècle, une éternité de joie sans mélange, je l'ai troublé et affligé trois fois! Et le jour même… Il faut que j'aie le courage de remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui devait nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes côtés et s'habiller pour sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps affreux. J'étais sottement offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs de l'hiver pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin violent que j'avais ressenti dans ce moment-là pour un pressentiment. C'en était un peut-être? C'est une dernière faveur du ciel, une dernière bonté de Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il nous donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus démêler ce qui se passait en moi. Je n'eusse rien empêché, je ne savais pas combattre les désirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une dernière fois; il fût parti avec la conscience de mon amour.

»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi de l'abandon. Il se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse. On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! mort sans que je lui aie donné seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon faible cœur! mort le jour même où, pour la première fois, mon âme jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime pas!» Ah! c'est là ce qui l'a tué! Le doute est une malédiction, et la malédiction de l'amour ouvre l'abîme des fatales destinées.

»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience était si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le répète, qui ai mal aimé!

»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai si mal profité de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonné par mes muettes exigences, que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est l'avenir, que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave, et dont je lui avais déjà gâté les prémices.