»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais peut-être pas. Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation inévitable. Elle n'a pas duré assez longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de me faire tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.
»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reçoit; on ne s'inquiète pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand on est vieilli et flétri comme moi par un châtiment céleste, on frémit à l'idée de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus réfléchi qu'Octave, vous vous désabuseriez de moi, et, enchaîné peut-être par la générosité, par le respect de vous-même, vous seriez le plus à plaindre de nous deux.
»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles âmes. La mienne n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez dans ma fuite qu'un hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à la noblesse de votre affection.
»Laure.»
Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre à Adriani au moment où il se levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison abandonnée. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message lui avait été remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz elle-même, au moment où elle l'avait renvoyé du plus prochain relais de poste. C'est lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin par Toinette elle-même, sa chaumière étant à une très-petite distance du Temple. Il avait trouvé les malles faites, il les avait chargées sur la calèche, et n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, et à celui où elle en était descendue. Tout cela s'était passé sans que le rude sommeil de Mariotte en fût troublé. Toinette avait chargé ce paysan de garder la maison. Un arrangement antérieur avait confié à son fils la régie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne savait pas encore où l'on allait directement. Cela dépendrait des lettres d'affaires que madame recevrait à Tournon. On descendrait peut-être le Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route de Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que madame était partie. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame était bien un peu détraquée dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.
Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:
—Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son idée!
Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil où Laure s'était assise la veille et dévora sa lettre. Il la commença avec abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui avouer, dans son repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus que son cœur était fidèle à la mémoire d'Octave, et que ce cœur était vierge d'un amour partagé, par conséquent d'un amour complet?
Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter contre un mort. Il ne se trompa pas sur la véritable portée de cette lettre ingénue. Il reconnut que l'urne pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour où elle saurait ce que c'est que le véritable amour, et combien peu elle avait offensé Dieu en le rêvant sur le cœur impuissant d'Octave.
Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner d'elle, Laure avait resserré le lien qu'elle voulait rompre. L'extrême candeur agit souvent comme ferait l'extrême habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une manière toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir infaillible sur les bons esprits.