—Partons, je le veux!

—Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, une activité qui sentent la fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. Tout ce que je sais, c'est que nous descendons jusqu'à Avignon. Il me paraît bien impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau restant, comme celle-ci, à Avignon.

»Tournon, sept heures du matin.»

Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui lui annonçait qu'on se rendait effectivement au château de Larnac, où, depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la prière de Laure, établi sa résidence.

«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour disait Toinette. Ne venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez écrire, envoyez-moi vos lettres.»

Suivait l'adresse détaillée.

Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa route et alla s'installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac, fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs du grand poëte.

Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la bouche de son hôte qu'il avait questionné avec précaution, le récit épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l'écouter comme une chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on donnait à la beauté de celle qu'on appelait la nouvelle Laure de Vaucluse. On parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents.

Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte, Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en disant à Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.

—Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un instant?