LE GÉNIE.—Nous sommes immortels et nous n'oublions pas. Le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as notre réponse.

MANFRED.—Vous vous raillez de moi… esclaves, ne vous jouez pas de ma volonté. L'âme, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant que le vôtre, et… répondez!

LE GÉNIE.—Tes propres paroles contiennent notre réponse.

MANFRED.—Que voulez-vous dire?

LE GÉNIE.—Si, comme tu le dis, ton essence est semblable à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce que les mortels appellent la mort n'a rien de commun avec nous.

MANFRED.—C'est donc en vain que je vous ai fait venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me donner l'oubli?

Ici les esprits cherchent à séduire Manfred par l'appât de la prospérité humaine. Ils lui offrent «l'empire, la puissance, la force, et de longs jours.» Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas trouver!

Permettez-moi une dernière citation de Manfred. Vous connaissez tous cette dernière scène, incomparablement supérieure à tous les dénoûments de ce genre; mais vous n'avez peut-être pas Faust et Manfred sous la main. Mon office est de vous les mettre en parallèle sous les yeux. Rappelez-vous qu'à la fin de Faust, Méphistophélès s'écrie: Maintenant, viens à moi! et que Faust, toujours esclave du démon, se laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lâcheté à la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rôle que joue chez Byron l'homme animé d'un souffle divin, en regard avec tout le rôle qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des ténèbres, c'est-à-dire avec sa propre misère privée de toute assistance céleste.

Manfred est dans la tour. Entre l'abbé de Saint-Maurice.

L'ABBÉ.—Mon bon seigneur, pardonne-moi cette seconde visite; ne sois point offensé de l'importunité de mon zèle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets descende sur ta tête,—que ne puis-je dire ton coeur!—Oh! si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais à toucher ce coeur, je ramènerais au bercail un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour!