SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des imbéciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups? Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons? Je suis las de ce métier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids, tandis qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de promesses! J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vendée jusqu'à son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier écu et ne pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien. A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!
RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour d'ici?
SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.
RABOISSON. Ce n'est guère!
SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu trouves que le résultat est mince?
RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes recrues.
SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.
RABOISSON. Grand merci!
SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme dans le devoir.
RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où est-elle?