—Qui, les autres?
—Ceux qui y croient et qui l'aiment.
—Dieu sait si j'y crois, Thérèse, et si je ne m'en moque pas comme d'une farce! Mais on peut bien aimer une chose dont on sait le peu de valeur. On aime un cheval quinteux qui vous casse le cou, le tabac qui vous empoisonne, une mauvaise pièce qui vous fait rire, et la gloire qui n'est qu'une mascarade! La gloire! qu'est-ce pour un artiste vivant? Des articles de journaux qui vous éreintent et qui font parler de vous, et puis des éloges que personne ne lit, car le public ne s'amuse que des critiques acerbes, et, quand on porte son idole aux nues, il ne s'en soucie plus du tout. Et puis des groupes qui se pressent et se succèdent devant une toile peinte, et puis des commandes monumentales qui vous transportent de joie et d'ambition, et qui vous laissent moitié mort de fatigue sans avoir réalisé votre idée… Et puis… l'Institut… une réunion de gens qui vous détestent, et qui eux-mêmes…
Ici Laurent se livra aux plus amers sarcasmes, et termina son dithyrambe en disant:
—N'importe! voilà la gloire de ce monde! On crache dessus, mais on ne peut s'en passer, puisqu'il n'y a rien de mieux!
Leur entretien se prolongea ainsi jusqu'au soir, railleur, philosophique, et peu à peu tout à fait impersonnel. On eût dit, à les entendre et à les voir, deux paisibles amis qui ne s'étaient jamais brouillés. Cette situation étrange s'était répétée plusieurs fois au beau milieu de leur grande crise: c'est que, quand leurs coeurs se taisaient, leurs intelligences se convenaient et s'entendaient encore.
Laurent eut faim et demanda à dîner avec Thérèse.
—Et votre départ? lui dit-elle. Voici l'heure qui approche.
—Puisque vous ne partez plus, vous!
—Je partirai si vous restez.