—Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement au secret dans l'oratoire de madame de ***.»
Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré d'épouser.
«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.
Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son verre; il chercha à deviner dans les regards des convives si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la manière dont on présentait les choses donnait à penser que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi, et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré lui.
Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir, et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée; mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et, feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup de discernement, des preuves irrécusables de la vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment contre la méchante créature qui avait voulu le déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer la prudence de son ennemie.
Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles cyniques avec une froideur méprisante: «Allez vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas plus gris que moi, vous êtes soûl comme un...»
Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement; et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; car, pour son supplice, sa raison était parfaitement éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier. Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse, et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières, ils auraient eu assez d'instinct généreux dans l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait d'être.
Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever, parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses avaient passé par tous ses membres, et, pour la première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable pour son délire. Vraiment c'était un châtiment trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain, léger et maladroit.
Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur, prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant, élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse du coeur élève l'intelligence quand besoin est. «Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait. J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit d'ancienneté et par suite d'un long échange de services, je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis des fautes que, dans la justice de ma conscience, je trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage. C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi, quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier; et si vous voulez reparaître absolument dans ce qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités, vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus lentement peut-être, mais d'une manière plus solide. Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir tout d'un coup des avantages de fortune et de considération que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom. Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer. Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez, avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher par aucun coup de tête à vous venger des soupçons qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère; j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais en cet instant.»
Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses bons conseils avec une grande douceur, lui promit de les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se mettre en voyage.