Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.
XXXII.
Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant où fuir l'une et comment arrêter les progrès de l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour, les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la seule pensée d'affronter des humiliations comme celles qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de dégoût.
Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse, s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied, pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient pas manqué de les proclamer sur tous les toits de leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un louis par semaine à différents camarades d'études. Dans ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau. Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux, quand on a éclaboussé de son équipage les amis qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice et sa faim comme un opprobre.
Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins. Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie, ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant à reprendre son attitude naturelle, se dressait par mèches raides et contournées autour de son front. Le courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne négligée et débraillée le découragement profond où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés, et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.
Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir, et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, Eugénie lui dit:
«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous vous sentiez mieux.
—Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire à son animation naturelle, avait quelque chose d'effrayant.
Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie, qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade et perd la tête. Nous craignons que notre trésor ne soit mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le faire sans trop vous gêner.
—Donnez-moi bien vite le trésor, s'écria Eugénie en s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.