LE VOYAGEUR (Récitatif).
Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe d'or. Mais je marche seul, sans cortége, sans chevaux, sans valets et sans chiens; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil; mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du monde. Qu'avez-vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez-vous pas de honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par vous à cette heure?
Allons, qu'on se lève, et que le plus fier d'entre vous me présente son siége, auprès de la plus belle d'entre vos femmes.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin et notre égal.
LE VOYAGEUR (Chant).
Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.
LE CHŒUR.
Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes lèvres avides la coupe de la joie.
LE VOYAGEUR (Récitatif).