—Mais nos chevaux nous gêneront maintenant plus qu'ils ne nous serviront?

—Ils ne nous gêneront plus; voyez.

En effet, les chevaux avaient disparu. Pendant mon sommeil, qui avait duré une demi-heure, Felipone les avait dépouillés et mis en liberté. Il avait caché dans les paillis les bridons, les couvertures, les étriers et les sangles, objets faciles à venir reprendre en temps opportun. Ma selle, mes fontes et les pistolets avaient été laissés à dessein à la villetta d'Albano. Nous n'avions gardé pour arme que deux petits fusils eu bandoulière, équipement permis à tout habitant d'un pays où la chasse n'est pas gardée. Les chevaux nus venaient d'être livrés à leur instinct; ils s'en étaient allés, en paissant, au pâturage où ils avaient l'habitude d'être conduits à la pointe du jour; et, bien que le jour ne parût pas encore, Felipone était certain qu'ils s'y rendraient d'eux-mêmes, malgré ce point de départ inusité.

—Allons, dit-il après avoir écouté encore, en route! Le temps voudra s'éclaircir aux approches de l'aube, profitons de ce reste de nuit et de brouillard pour traverser la prairie; nous passerons cette fois derrière les Camaldules; ce sera plus long, mais plus sûr.

Nous prîmes la prairie en biais; mais nous n'y avions pas fait cinquante pas qu'un projectile passa entre nous en sifflant à nos oreilles.

—Qu'est-ce que cela? dis-je à Felipone, qui s'arrêta surpris.

—Une pierre, répondit-il; ça a dû partir de ce buisson-là; oh! oh! Campani est par ici. Il lui est défendu d'avoir des armes à feu, parce qu'il s'en sert pour arrêter les passants; mais il est si adroit à la fronde, qu'il se passe de balles. Il nous a vus! Avançons! Courez comme moi, en zig-zag!

—Non! tombons sur le buisson et faisons une fin de ce coquin-là.

—Et s'il a une bande avec lui? Vous voyez bien que ceci est une provocation.

En effet, les pierres nous poursuivaient à intervalles réguliers et tombaient presque à nos pieds, dans l'herbe, avec un bruit mat.