—Très-sérieux, très-profond, très-tenace. Vous n'y avez pas cru?
—Non, et j'ai probablement manqué le bonheur par méfiance du bonheur; mais a-t-elle souffert de cet amour?… est-ce la cause?…
—De sa mort prématurée? non. Elle avait gardé l'espérance ou elle l'avait recouvrée, quand elle a su que vous aviez quitté le théâtre. Elle allait peut-être tenter de vous rattacher à elle quand elle est morte des suites d'un accident; le feu a pris à sa robe de bal… Elle a beaucoup souffert; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus d'elle, je vous en prie; cela me fait beaucoup de mal.
—Cela m'en fait aussi, repris-je, et j'en voudrais parler! Ayez un peu de courage par pitié pour moi.
Elle me répondit avec bonté qu'elle s'intéressait à mon regret, s'il était réel; mais pouvait-il l'être? Ne serais-je pas porté à dédaigner au delà de la tombe une femme que j'avais dédaignée vivante? Étais-je disposé à écouter avec respect ce qu'on me dirait d'elle?
Je jurai que oui.
—Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdère. Je veux connaître vos sentiments intimes à son égard. Racontez-moi cette aventure sincèrement, à votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez porté sur mon amie et toutes les raisons qui vous ont entraîné à lui écrire que vous l'adoriez, pour l'oublier ensuite et retourner à la belle Impéria.
Je lui racontai fidèlement tout ce que je vous ai raconté, sans rien omettre. J'avouai qu'il y avait eu peut-être un certain dépit dans mon premier élan vers l'inconnue, et un autre dépit dans mon silence, quand elle avait douté de moi.
—J'étais sincère, lui dis-je; j'avais aimé Impéria, mais je me jetais dans un nouvel amour avec courage, avec loyauté, avec ardeur. Votre amie eût pu me sauver, elle ne l'a pas voulu. Je n'aurais jamais revu Impéria, je l'aurais oubliée sans retour et sans regret. Rien ne m'était plus facile dans ce moment-là. L'inconnue s'est montrée jalouse sous des formes hautaines dont la froide générosité m'a humilié profondément. J'ai eu peur d'une personne exigeante au point de me faire un crime d'avoir aimé avant de la connaître, et maîtresse d'elle-même au point de cacher son mépris sous des bienfaits. J'aurais mieux aimé une jalousie ingénue; j'aurais trouvé des paroles émues, des serments vrais pour la rassurer. J'ai prévu des luttes terribles, une amertume invincible amassée dans son cœur. J'ai été poltron dans mon orgueil. J'ai renoncé à elle! Et puis sa position et la mienne étaient trop disparates. Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne craindrais pas de lui paraître ambitieux, et je saurais vaincre sa méfiance; mais elle n'est plus, ma destinée n'était pas d'être heureux en amour. Elle n'a pas su combien je l'aurais aimée, et, moi, j'ai été repoussé par Impéria, comme si le ciel eût voulu me punir de n'avoir pas saisi le bonheur quand il m'était offert.
—Oui, reprit madame de Valdère; en cela, vous avez été très-coupable envers vous-même, et vous avez cruellement méconnu une femme aussi loyale et aussi sincère que vous. Mon amie était de bonne foi quand elle vous écrivait pour vous offrir son concours auprès d'Impéria. Elle n'était ni méfiante ni hautaine. Elle était brisée de douleur, elle se sacrifiait. Elle n'était point parfaite, mais elle avait la candeur complète des âmes romanesques; en prenant peur de son caractère, vous avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bévue qu'un homme d'esprit puisse faire. Elle était d'une douceur qui dégénérait en faiblesse, et vous eussiez gouverné comme une enfant cette prétendue femme terrible.