—J'ai été enfant moi-même, répondis-je, et j'en ai été bien puni!

—Sans doute, puisque vous vous êtes repris d'amour pour Impéria, et que cet amour est devenu un mal incurable.

—Qu'en savez-vous? m'écriai-je.

—Je l'ai vu là tout à l'heure, quand vous vous êtes écrié: «Voilà une belle salle de spectacle!» Tout votre passé d'illusions, tout votre avenir de regrets, étaient écrits dans vos yeux; vous ne vous consolerez jamais!

Il me sembla que c'était un reproche direct, car les yeux de cette belle femme étaient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir ce que je faisais.

—Ne parlons plus ni d'Impéria, ni de l'inconnue, lui dis-je. Il n'y a plus de passé pour moi, pourquoi n'y aurait-il pas d'avenir?

Je m'aperçus, à sa surprise, que je lui faisais une déclaration, et je me hâtai d'ajouter:

—Parlons de Saint-Vandrille.

Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et abandonné, et nous ne parlâmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions toujours à l'inconnue, et je croyais voir qu'à force de parler de moi et de me dépeindre à madame de Valdère, elle avait excité chez celle-ci une grande curiosité de me voir, peut-être un intérêt plus vif que la curiosité. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du moins aussi romanesque, et je commençai à sentir qu'il me serait très-facile de m'éprendre d'elle, pour peu que j'y fusse encouragé.

Je ne le fus point, et je m'épris davantage. Je n'avais pas osé lui demander de me recevoir; elle s'enferma si bien durant quelques jours, que je rôdai en vain autour de sa demeure sans l'apercevoir. C'est alors que l'idée me vint de transformer en cabinet de travail la chambre à coucher de mon oncle, et d'installer mes pénates dans le pavillon carré, qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais la véritable créatrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait doublement intéressante, et je commençai à y travailler de mémoire avec beaucoup d'ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commença à ressembler à l'original, j'écrivis à madame de Valdère pour la supplier de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J'avais été si obligeant pour elle qu'elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint, fut très-surprise, très-touchée même de ma fantaisie sentimentale, et déclara que mes souvenirs étaient très-fidèles. Elle me permit alors d'aller la voir, et me montra mes deux lettres à l'inconnue, que celle-ci lui avait confiées en mourant, lui disant de les brûler quand elle les aurait lues.