Au bout d'un quart d'heure de marche, durant lequel je renseignai amplement Bellamare sur la situation d'esprit où j'avais laissé Laurence, nous accostâmes un autre omnibus qui amenait la société. Bellamare alla lui donner les explications projetées, et je me mis à aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l'occasion de regarder tous ces personnages du roman comique de Laurence qui m'intéressaient vivement.

La première femme qui sauta légèrement et sans précaution sur le chemin encore rempli de neige fut la petite Impéria. Elle était bien petite et bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans la vie de mon ami. Serrée dans sa petite robe de voyage, les cheveux roulés sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait l'apparence d'une fillette qui va en vacances; mais, en la regardant mieux, je vis qu'elle avait bien trente ans et qu'elle avait perdu toute fraîcheur. Malgré ses traits purs et réguliers, elle ne me sembla pas jolie. Anna la blonde était un peu grasse pour jouer les ingénues, et ses joues marbrées par le froid étaient d'un ton fort triste. Elle portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entièrement chauve et toujours coiffé d'une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser quand je lui offris de l'aider à porter un gros coffre qui me prouva que les forces de l'Hercule n'avaient pas diminué malgré le temps, les voyages et les aventures. Léon, très-pâle et trop bien rasé, me parut un homme usé et malade. Il était d'un type distingué, et son extrême politesse contrastait avec la brutalité de Moranbois. Lambesq était gros et laid; il marchait de côté comme les crabes, et se plaignait d'avoir encore dans les jambes le roulis de la traversée. Purpurin, scalpé, portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du théâtre, et d'un ton mal assorti à sa chevelure. Vraiment ils n'étaient pas beaux, ces pauvres artistes voyageurs que j'avais vus si intéressants et si caractérisés à travers les récits de Laurence. J'eus le loisir de les examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait avec les conducteurs, menaçant d'un bras, et de l'autre portant le poupon d'Anna. Impéria s'approcha de Bellamare, qui s'inquiétait d'elle, et lui jura d'un air décidé et enjoué qu'elle se portait bien et se trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, même des arbres sans feuilles, après vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la Normandie, elle préférait décidément le Nord aux pays chauds. Enfin elle causa près de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et sa puissance. En parlant, elle se transfigurait; ses traits fatigués et tirés reprenaient leur élasticité. La maigreur disparaissait; la finesse transparente de la peau se colorait d'une nuance particulière qui tenait le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents magnifiques, et ses yeux prenaient un éclat pénétrant qui pouvait bien devenir irrésistible. Elle était de ces êtres qui ne frappent pas, mais qui fascinent.

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment où il m'était apparu; en quelques minutes, Léon me fit le même effet. Je me rendis compte de ces résultats d'une vie de surexcitation nerveuse. De telles gens n'ont pas d'âge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus vieux qu'ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que j'aurais voulu pouvoir les suivre pour les étudier davantage, et puis je m'attendrissais à l'idée de leur misère et de leur probité. Ils semblaient n'avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient cinq mille francs à Laurence!

Je rentrai à l'auberge, où Laurence précisément m'attendait. Qu'il était loin de se douter de l'éclat de foudre qui venait de passer si près de lui! Ce matin-là, il n'était occupé que de madame de Valdère. Elle lui avait paru triste et découragée depuis notre entrevue de l'avant-veille. C'est que lui-même, agité par ses épanchements avec moi, lui avait laissé voir un redoublement de mélancolie. Maintenant, il avait peur qu'elle ne se préparât mystérieusement à le fuir pour toujours. Il en était furieux et désolé.

—Les femmes, disait-il, n'ont que de l'orgueil; pas de pitié vraie!

Il me supplia d'aller demeurer chez lui. Je n'avais d'affaires que durant quelques heures de la journée. Il me promettait de me conduire et de me ramener chaque jour dans un équipage rapide comme le vent.

—C'est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui à Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu'enlevaient trois chevaux admirables attelés de front, c'est un vrai plaisir que de voler ainsi à travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente bouilloire, les genoux enveloppés dans une fourrure soyeuse.

—Avec un ami près de soi, me dit-il en me serrant la main; là seulement est le plaisir de prince, et je suis né paysan. Les cahots d'une charrette au trot d'une vieille mule valent mieux pour la santé. Je n'ai plus appétit ni sommeil à présent. La destinée est une folle qui se trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant ceux qui l'invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdère et me présenta comme son unique ami.

—Unique? Bellamare, Léon… et les autres sont-ils morts? demanda-t-elle d'un ton ému.