—C'est tout comme, aujourd'hui, répondit Laurence; je n'ai pas pensé à eux de la journée, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdère se détourna pour servir le thé, mais je vis un rayon de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l'avait pas surfaite; sa beauté, sa fraîcheur, la perfection de sa forme, l'attrait pénétrant de sa physionomie, étaient incontestables; ses cheveux étaient bruns naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et Bellamare l'avaient vue blonde, elle me raconta qu'à cette époque elle avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d'or, qui commençait à être de mode. Cette circonstance avait aidé à son déguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu'elle l'aimait éperdument et absolument. Je désirais être seul avec elle, mais c'était impossible sans que Laurence s'en aperçût. Je pris le parti de lui écrire séance tenante. Tout en crayonnant sur un album, je traçai ces mots que je lui remis à la dérobée.

«Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité à Laurence. Il le faut!»

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu troublée. Elle n'avait pas l'aplomb et l'expérience de son âge, elle avait encore l'émotion et la candeur de la première jeunesse; Laurence était son premier, son unique amour.

Elle lui demanda un livre qu'il avait promis de lui apporter. Il l'avait oublié. Il prétendit l'avoir laissé dans la poche de sa pelisse et sortit comme pour le chercher dans l'antichambre; mais il sortit de la maison, s'élança à pied à travers la neige et la nuit, et courut chez lui chercher le livre. Nous l'entendîmes sortir.

—Nous sommes seuls, me dit madame de Valdère; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s'était passé dans la journée.

—Ainsi, me dit-elle, ils sont partis? Impéria ne le verra pas, elle ne saura pas qu'elle est encore aimée, qu'elle est riche, qu'elle peut le rendre heureux? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence à une surprise, à un mensonge, car le silence en serait un. S'il doit aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin s'accomplisse. Il en est temps encore; il ne m'a rien promis, je ne lui ai fait aucun aveu, ni donné droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette épreuve ne me chasse pas du cœur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu'il peut les rejoindre à Rouen. Il ira, j'en suis bien sûre… Moi, je m'éloignerai jusqu'à ce que je sache mon sort. Quel qu'il soit, je le subirai avec courage et dignité.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa résolution. Pourtant, j'obtins d'elle que Laurence connaîtrait son inconnue avant d'être soumis à l'épreuve décisive. Je lui persuadai d'aller mettre de la poudre d'or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la chambre bleue il l'avait entrevue.