Quand elle revint blonde et voilée, je lui fis tourner le dos à la porte par où Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout haletant apportant le volume. Je lui dis que j'étais pris d'un violent mal de tête, et que sa voisine m'avait permis de me retirer.
Il rentra fort tard; j'étais couché. Il vint se jeter à mon cou: il était ivre d'amour et de bonheur. Bellamare ne s'était pas trompé. L'homme d'imagination avait repris son existence normale. Il adorait deux femmes dans madame de Valdère, l'inconnue qui l'avait fait rêver, l'amie qui avait généreusement travaillé à le guérir. Il voulait l'épouser dès le lendemain. Il l'eût fait, si la chose eût été possible.
Lui avait-elle révélé le passage d'Impéria? Il ne m'en dit pas un mot, et je n'osai pas le questionner. J'avoue qu'en voyant l'ivresse de Laurence et en l'entendant faire les projets d'un millionnaire amoureux qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de cœur à la pauvre petite comédienne qui s'en allait, sans gants et presque sans manteau, sur la neige des chemins, à la recherche d'un cruel travail, avec son talent, ses nerfs, sa volonté, son sourire et ses larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-là, j'avais impitoyablement travaillé pour sa rivale. Je me surpris à trouver celle-ci trop facilement heureuse. Resté seul, je ne pus me rendormir. J'étais en proie à je ne sais quelle incertitude, et je me demandais si j'avais eu le droit d'agir comme je l'avais fait.
Je m'habillai, et, comme je regardais le lever d'un beau soleil d'hiver par ma fenêtre, je vis dans la cour un homme enveloppé d'une peau de bique et coiffé d'un bonnet de laine, qui ressemblait à un marinier de la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de près, je reconnus Bellamare.
—Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdère; il faut que je lui parle à l'insu de Laurence. Je sais qu'il s'est couché tard, nous aurons le temps. Je vous dirai en route ce qui m'amène.
Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vêtement et je le rejoignis.
—Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. A Barentin, j'ai embarqué tout mon monde pour Rouen. J'ai marché toute la nuit dans une mauvaise patache; mais j'étais tourmenté, j'avais la fièvre, je n'ai pas senti le froid. J'avais résolu de faire une mauvaise action, une lâcheté,—par égoïsme! Je ne peux pas l'accomplir. Ce serait la première de ma vie. Impéria s'est toujours sacrifiée pour ses amis. Elle eût pu être engagée à Paris, y avoir de grands succès, y faire fortune, ou tout au moins y trouver une existence aisée et tranquille. Il y a aux Français plus d'une sociétaire qui ne la vaut pas. Elle a refusé pour ne pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu'elle était comblée des dons du prince Klémenti et de ses hôtes. Vous avez deviné qu'en refusant l'amour de Laurence, c'est encore à nous qu'elle a voulu se consacrer. Cela ne peut pas durer éternellement. Elle a trente ans à présent. Elle est faible, épuisée. Notre petite société ne fera jamais fortune, notre vie sera un éternel tirage. Encore quelques années, tout en riant et chantant, elle succombera à la peine; c'est comme ça que nous finissons, nous autres!—et voilà qu'elle peut avoir cent mille livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l'aime toujours, qui sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais! Non. Je ne dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdère, car je lui avais juré autrefois de servir sa cause. Il faut qu'elle sache que je l'abandonne, que je dois l'abandonner. C'est une femme d'un très-grand cœur, je le sais; je l'ai revue plus d'une fois depuis l'aventure de Blois, et j'avais toujours cru pouvoir lui donner de l'espérance. Tout est changé depuis l'époque où Impéria a congédié Laurence avec une douleur qu'il lui était impossible de me cacher. C'est à cette époque-là que nous sommes partis pour l'Amérique. Je n'ai donc pas revu la comtesse. Elle voyageait. Je ne savais où lui écrire. Il faut qu'elle sache tout, et que, dans sa suprême délicatesse, elle prononce. Quant à moi, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas tromper Impéria et que je ne le veux pas. Après cela, que ces deux femmes se disputent le cœur de mon ancien jeune premier, ou que la plus généreuse le cède à l'autre, ça ne me regarde plus. J'aurai fait mon devoir.
J'étais trop de l'avis de Bellamare pour le contredire. Nous fîmes réveiller madame de Valdère. Elle nous écouta en pleurant et resta sans force, sans parole, sans résolution et sans défense. Elle fut faible et admirable, car elle n'eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s'occupa que du bonheur de Laurence et se résuma ainsi:
—Je sais qu'il m'aime, j'en suis sûre à présent. Il me l'a dit hier soir avec une passion si persuasive, que je ne l'estimerais pas si j'en doutais; mais il a eu si longtemps l'esprit et le cœur malades que je ne serai pas surprise de le voir m'échapper encore. Je n'ai pas le droit de me révolter contre cette chose fatale. Je l'ai acceptée d'avance en venant m'établir près de lui avec l'intention de me faire aimer pour moi-même, sans fiction et sans poésie. En me faisant passer pour une amie de son inconnue, j'ai voulu connaître à fond et bien comprendre le sentiment qu'il avait eu pour elle. J'ai vu que cet amour n'était rien de plus qu'une émotion passagère, un chapitre du roman ambulant de sa vie, quoiqu'il en parlât avec respect et reconnaissance. J'ai craint alors de lui paraître trop romanesque moi-même en me trahissant, et, pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqué, je lui ai montré que je savais être une amie désintéressée, généreuse et tendre. Il l'a compris; mais cette amitié était encore trop nouvelle pour chasser le souvenir d'Impéria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais attendre encore, me conserver libre vis-à-vis de lui, lui rendre mon affection nécessaire et ne lui avouer le passé qu'en lui donnant l'avenir. On m'a forcée hier de me trahir. Il a été enivré, exalté,… et moi, j'ai été lâche, je n'ai pu me résoudre à lui avouer qu'Impéria était là tout près… Vous venez ce matin me dire qu'il faut être sincère et pousser l'épreuve jusqu'au bout. Eh bien, vous me brisez. J'ai été si heureuse en le voyant heureux à mes pieds! N'importe, vous avez raison. Ma conscience obéit à la vôtre. Je ferai tout ce que vous voudrez.
Et de nouveau elle pleura sincèrement, et comme qui dirait à plein cœur; elle fit pleurer Bellamare.