—Voyons, chère madame, lui dis-je, je ne suis pas très-sensible et pas du tout romanesque et pourtant je sens que vous êtes un ange, le bon ange de Laurence probablement; mais, dans votre intérêt, devons-nous vous exposer à quelque reproche dans l'avenir, s'il découvre la vérité en trois points, qui est qu'Impéria est revenue, qu'elle est libre et qu'elle l'aime peut-être? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de malaise nerveux, un jour de pluie, à la campagne, un de ces jours où pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence à tous, et du vôtre particulièrement?

—Il ne s'agit pas de moi, dit-elle; ne vous occupez pas de moi! Je suis une nature fidèle et recueillie; je ne suis pas une nature exubérante. J'ai attendu longtemps, et pendant longtemps j'ai vécu d'un rêve qui s'effaçait souvent et revenait par crises; je voyageais, je m'instruisais, je me calmais, je faisais même d'autres projets, et, si je n'ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c'est malgré moi. J'aurais voulu l'oublier. Quoi qu'il arrive, je ne me tuerai pas, et je me défendrai du désespoir violent. J'aurai toujours eu trois mois de bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de la nuit dernière. Ce qu'il nous importe de savoir, ce que je veux savoir absolument, c'est laquelle, d'Impéria ou de moi, donnera plus de bonheur à Laurence.

—Et comment le saurons-nous? dit Bellamare, qui était retombé dans ses perplexités. Qui peut lire dans l'avenir? Celle qui le rendra le plus heureux sera celle qui l'aimera le plus.

—Non, répondit madame de Valdère, car celle qui l'aimera le plus sera celle qui se sacrifiera. Écoutez, il faut sortir de cette impasse, je veux voir Impéria, je veux qu'elle s'explique; j'ai le droit de préserver Laurence d'une nouvelle douleur, si elle l'aime peu ou point.

—Comment arranger tout cela sans qu'il s'en aperçoive? dit Bellamare. N'est-il pas tous les jours chez vous?

—J'ai en ce moment tout empire sur lui, répondit la comtesse. Il m'a suppliée hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l'envoyer à Paris chercher mes papiers. J'aviserai mon notaire, par dépêche télégraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez à Rouen chercher Impéria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C'est par moi, par moi seule qu'elle droit apprendre la vérité.

Bellamare jura et repartit à l'instant même; j'allai éveiller Laurence, qui courut aussitôt chez celle qu'il appelait déjà sa fiancée et dont il était désormais éperdument épris. Elle eut le courage de lui cacher ses agitations, ses terreurs, et de paraître céder à son impatience. Le soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l'emmenait à Rouen dut croiser celui qui amenait Bellamare et Impéria à Barentin.

Ceux-ci nous arrivèrent dans la matinée du lendemain. Je les attendais chez madame de Valdère, prêt à me retirer quand ils approcheraient.

—Non, me dit-elle; Impéria ne vous connaît pas et serait gênée pour s'expliquer devant vous; mais je tiens essentiellement à ce que vous puissiez rendre compte à Laurence, un compte minutieux et fidèle de cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d'où vous pourrez tout entendre. Écoutez-nous, prenez des notes au besoin, je l'exige.