«Monsieur et bien-aimé frère,

»N'ayez point égard à la lettre que vous recevrez de moi après celle-ci et que je vous ai écrite de Gènes, à la date du seizième jour du mois prochain, en prévision d'une longue et dangereuse absence, durant laquelle, redoutant vos inquiétudes sur mon compte, j'ai souhaité de vous tranquilliser par une lettre anticipée, et aussi vous empêcher de vous enquérir de moi en ce pays, où je désirais que cette absence ne fût point remarquée.

»Comme, grâce à Dieu, me voici, plus vite et plus heureusement que je ne l'espérais, hors de peine et de danger, je vous veux, dès ce jour, informer de mes aventures, lesquelles je puis enfin vous dire sans dissimulation ni réserve, gardant toutefois les détails pour le très-prochain et très-désiré moment où je serai près de vous avec ma femme honorée et aimée; et, si Dieu le permet, avec l'enfant dont, sous peu de jours, elle me rendra père!

»Il vous suffira, aujourd'hui, de savoir que, marié secrètement dès l'an passé, en Espagne, avec une belle et noble dame, contrairement au gré de sa famille, j'ai dû la quitter pour le service de mon prince, et revenir non moins secrètement auprès d'elle, pour la soustraire à la rigueur de ses parents et la conduire en France, où nous avons enfin mis le pied aujourd'hui, à la faveur de nos précautions et déguisements.

»Nous comptons nous arrêter à Pau, d'où je vous enverrai cette lettre, en attendant celle qui vous annoncera, s'il plaît au ciel, l'heureuse délivrance de ma femme, et où j'aurai le loisir qui me manque en ce moment pour vous raconter...»

Ici, la lettre avait été interrompue par quelque soin imprévu.

Elle avait été pliée et emportée dans le justaucorps du voyageur, pour être achevée et cachetée à Pau probablement, et là, confiée aux messagers qui faisaient, tant bien que mal, à cette époque, le service des lettres dans les villes de quelque importance.

XXV

Bois-Doré pleura beaucoup en écoutant cette lecture, qui, dans la bouche de Mario, pénétrait plus avant encore dans son cœur.

—Hélas! dit-il, je l'accusai souvent d'oubli, et il songeait à moi dès son premier jour de joie et de sécurité! Il allait venir, sans doute, me confier sa femme et son enfant, et je n'aurais pas vécu seul et sans famille! Mais, va, repose en paix dans le soin de Dieu, mon pauvre ami! ton fils sera le mien, et, dans ma douleur de t'avoir si cruellement perdu, j'ai, du moins, cette consolation d'embrasser ta vivante image! car c'est tout son air et toute sa grâce, mon ami Jovelin, et j'en ai eu le cœur remué, dès le premier regard que j'ai jeté sur cet enfant. Et maintenant, Mario, embrassons-nous comme oncle et neveu que nous sommes, ou bien plutôt comme père et fils que nous devons être.