—Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis...
Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient être montrées sans embarras au premier venu.
La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance:
«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide. Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des... Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux? Obtenez d'une personne digne de foi qu'elle tente cette épreuve, à moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je ne serais pas surpris.»
En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un éclat de rire.
—Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels rien ne le déciderait à donner l'exemple.
—Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je, c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour les arrêts qu'il les croit capables de rendre.
—Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter, quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant l'on est pressé de croire aux dames vertes, jusqu'à vous demander votre parole d'honneur!
—Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion d'une personne digne de foi.
—Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point.