—Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais?
—Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir, plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à présent ou jamais.
—Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des excuses publiques.
—Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on pourrait croire que vous craignez mes révélations.
—Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il vous plaira de désigner.
Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit d'un air affectueux et triste:
—Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons, donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la gorge!
Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats. J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait, disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par quelque dépit oratoire.
Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence, par un souvenir bien autrement puissant que le sien.
Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles: