Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise: Ta vie n'est qu'à moi, n'avait pas le sens que je lui attribuais, et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de l'empêcher.
Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.
—L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je t'appartiens...
Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous. Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.
J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se dénouer ma situation.
Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux noms étaient sur l'adresse.
Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce qui suit:
«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M. d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la journée.»
Je portai la lettre à mon père.
—À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes; une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer. Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire!