—Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois: c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos. Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là), fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une prochaine transaction entre les parties.
Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon appartement.
—Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de mon bonheur...
—N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons deviné!
—Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos actions et de tous vos succès à...
—À qui donc?
—À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
—Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de délire...