—Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire, nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre; et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez, quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais curieux.
Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.
Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup, car il passait tout son temps avec moi.
Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance. Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment pures.
—S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas confiant et bavard comme me voilà avec vous.
Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que lui-même.
Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de devenir un homme de bien et de mérite.
—Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.
—Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon rêve.
Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées, je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais, c'eût été un grand discrédit pour ma profession.